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Reportage

Les années prépas : au lycée du Parc, "nos élèves doivent s'épanouir"

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Pendant la pause déjeuner, les élèves de classes préparatoires du lycée du Parc, à Lyon, révisent leurs cours et préparent leurs colles au CDI. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Pendant la pause déjeuner, les élèves de classes préparatoires du lycée du Parc, à Lyon, révisent leurs cours et préparent leurs colles au CDI. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

Parmi les classes préparatoires aux grandes écoles, le lycée du Parc, à Lyon, fait partie des établissements de province qui ont très bonne réputation. Chaque année, 1.300 élèves se plongent dans les études pour tenter d’intégrer HEC, Polytechnique, ou encore Normale sup. Un cursus intense et exigeant, au cours duquel les élèves font aussi l’apprentissage de l’autonomie. Reportage.

Il est huit heures, ce matin d’automne, quand la sonnerie retentit entre les murs du lycée du Parc, dans le VIe arrondissement de Lyon, à deux pas du somptueux parc de la Tête d’or. Des retardataires se faufilent à travers les portes du hall et s’éparpillent dans les galeries qui longent un patio fleuri. Le silence envahit le bâtiment, ses cours et ses coursives de brique sombre. Les 1.900 élèves – 600 dans le secondaire et 1.300 en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) – ont disparu dans les salles de classe. Le début d’une longue journée d’études.

"Nous avons presque un élève originaire de chaque département"

Inauguré en 1919, le lycée du Parc compte plusieurs dizaines de célébrités parmi ses "anciens", de l’historien Maurice Agulhon à l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt, en passant par Gérard Collomb, l’actuel ministre de l’Intérieur. L’an passé, 14.000 candidats ont frappé à la porte de ses classes préparatoires littéraires, scientifiques, économiques et commerciales. Le bac en poche, ils rêvent de l’ENS (École normale supérieure), d’HEC ou de Polytechnique.

Les cours commencent à huit heures. Les retardataires pressent le pas dans les galeries qui longent la cour d'honneur. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Les cours commencent à huit heures. Les retardataires pressent le pas dans les galeries qui longent la cour d'honneur. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

Dans ces cursus déjà prestigieux, le "Parc" s’est forgé une solide réputation qui dépasse les frontières du Rhône. "Même si notre recrutement est plus fort dans le quart sud-est de la France, nous avons presque un élève originaire de chaque département", se félicite son proviseur, Pascal Charpentier.

"On va prendre le pli, on est là pour apprendre"

Comme beaucoup d’admis, Marie, 18 ans, était "première dans quasiment toutes les matières" pendant sa terminale. Adossée à un banc de la cour principale, cette étudiante en hypokhâgne B/L (première année de classe prépa littéraire lettres et sciences sociales) révise une "colle" d’économie, un examen oral incontournable des études en prépa. Son copain de classe Nathan était "loin d’être le premier partout", mais "les appréciations de (ses) professeurs ont été décisives" dans le choix de son dossier. Depuis quelques mois, les voilà dans le grand bain, loin du cocon du lycée. "Je suis épuisée !" lance Marie.

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Avec une trentaine d’heures de cours par semaine, leur emploi du temps ressemble à celui de la terminale, mais chaque heure est "plus intense". "On nous encourage à tester beaucoup d’options, la géographie, le latin, le grec…", complète Nathan qui, après trois semaines, a "un peu senti l’overdose". "On est nombreux à ne pas avoir trouvé un rythme que l’on pourra tenir dans la durée", résume-t-il. Marie acquiesce, mais relativise : "On va prendre le pli, on est là pour apprendre."

"Dîner le jeudi soir et ciné le samedi"

Maxime, 20 ans, est passé par là. Visage poupon barré par des lunettes rondes, il est aujourd’hui en deuxième année de classe prépa pour entrer dans une école de commerce. En sortant de terminale, il aurait pu briguer les meilleures CPGE parisiennes, mais elles l’intimidaient. "Le rythme de Louis-le-Grand ou d’Henri-IV me semblait trop soutenu, explique-t-il. Depuis mon petit lycée de Haute-Marne, j’avais peur d’être enseveli." Le lycée du Parc lui a semblé un bon compromis entre une formation réputée et un cadre de vie plus apaisé, une ambiance préservée de la compétition débridée.

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Sa journée type ? Six à sept heures de cours, puis direction le CDI (centre de documentation et d’information) jusqu’à 19 h 30, "pour réviser avec tout le monde". "Je prends une heure pour dîner et je travaille de nouveau jusqu’à 21 h 30", déroule-t-il. Maxime met l’accent sur les maths et les langues pour en faire des atouts le jour des concours, alors que les matières à dissertation, comme l’histoire, lui semblent plus aléatoires. Des DS (devoirs surveillés) occupent presque tous ses samedis matin. Les colles se répètent deux à trois fois par mois. Maxime a appris à aimer ces contrôles réguliers. "Cela nous incite à travailler tout de suite après les cours. Les “colleurs” (professeurs ou intervenants extérieurs) sont là pour nous donner des méthodes et des conseils." Les sorties, en revanche, sont rares : "Un dîner le jeudi soir et un ciné le samedi."

"Une mauvaise note, c’est toujours un peu vexant"

Quand il bloque en maths ou dans des matières littéraires, Maxime demande parfois des coups de pouce aux étudiants des classes prépas scientifiques et aux khâgneux. L’équipe pédagogique encourage la solidarité au sein des promotions et entre les filières. À chaque rentrée, Pascal Charpentier projette un diaporama qui liste sur un ton léger les principes de la vie au "Parc". Règle n° 3 : "De toi, jamais tu ne douteras, modeste tu resteras et les conseils tu suivras." Règle n° 6 : "De toi, tu t’occuperas, mais ton voisin tu aideras."

Éléa (à gauche), Louis et Océane (à droite), étudient en deuxième année de BCPST. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Éléa (à gauche), Louis et Océane (à droite), étudient en deuxième année de BCPST. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

À son arrivée, Éléa, en deuxième année de BCPST (biologie, chimie, physique et sciences de la Terre), appréhendait le passage en prépa, effrayée par les rumeurs sur "la pression, la compétition et le bizutage". "Mais dès le premier soir, on a dîné avec les étudiants de deuxième année, raconte l’étudiante, emmitouflée dans un large pull. Ils nous ont attribué un parrain à chacun. C’est ma 'carrée' qui m’a parlé des professeurs et de l’emploi du temps." Les élèves de sa classe se partagent souvent les tâches lors des devoirs à la maison et ont créé des groupes Facebook pour s’échanger des tuyaux.

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Sans concurrence ? "Il y a toujours une ou deux personnes dans cette logique-là, mais c’est rare", affirme Louis, un copain d’Éléa. Lui-même, qui se verrait bien ingénieur agronome, a appris à se détacher des notes, forcément moins brillantes qu’avant : "Une mauvaise note, c’est toujours un peu vexant, mais notre rapport à l’évaluation doit changer parce qu’on ne peut pas exceller partout."

"Certains ne viennent plus à la cantine pour ne pas perdre de temps"

Ce climat se révèle d’autant plus précieux dans les moments difficiles. Car le blues frappe souvent les élèves de classe prépa dès la fin de l’automne "lorsqu’on commence à ne plus voir le jour", observe Maxime. Puis viennent les concours blancs, après les vacances de Noël… "quand des étudiants arrêtent de venir à la cantine pour ne pas perdre de temps". Cheveux bouclés et sweat aux couleurs de la filière MPSI (maths, physique et sciences de l’ingénieur), Marc se souvient de mois "assez durs", entre "baisse de moral et découragement". "Mes profs étaient surpris car j’avais de bons résultats, note l’étudiant, aujourd’hui en troisième année après avoir "cubé" dans l’espoir d’entrer à l’ENS. J’avais plutôt un problème de gestion du stress et je n’arrivais pas à faire tout ce que j’aurais voulu, et mon sommeil en souffrait."

Chaque semaine, une psychologue tient une permanence pour soutenir ceux qui perdent pied. "En trois heures, elle voit six à dix élèves", indique Pascal Charpentier. Un groupe de parole entre enseignants et élèves, Effisciences, permet de discuter de l’organisation du travail ou de l’équilibre entre études et repos. Maxime a fini par trouver son rythme en échangeant avec ses professeurs. "Je consacrais trop de temps aux cours, pas assez aux exercices…"

"Une ambiance de petite famille"

À midi, les élèves font la queue en une file qui s’allonge devant le réfectoire, une vaste salle lumineuse au rez-de-chaussée du lycée. Ici, les CPGE sont comme chez eux : beaucoup y mangent midi et soir. Ils sont environ 230 à résider à l’internat, qui sera bientôt complété par un second bâtiment de 135 lits. D’autres étudiants logent dans des résidences, mais optent pour la demi-pension au lycée, pour ne pas perdre de temps. "Cela crée une ambiance de petite famille", sourit Guillaume Chapey. Cinq heures par semaine, en cours magistral ou en travaux dirigés, ce normalien, agrégé en sciences de l’ingénieur, prépare sa classe à intégrer Centrale, les Mines ou les Ponts et Chaussées.

Une partie des cours de sciences se déroule en travaux dirigés. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Une partie des cours de sciences se déroule en travaux dirigés. // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

À 14 heures ce mardi-là, en salle 923, son cours porte sur les principes de la dynamique. Une vingtaine d’élèves planchent sur des équations, le nez plongé dans les cahiers. Au-dessus du tableau, une horloge Star Wars. Guillaume Chapey a instauré un rituel. Chaque Mardi gras, les professeurs se déguisent en Jedi, les maîtres de la saga de science-fiction. Ils tiennent conseil et reçoivent tour à tour leurs "padawans", les apprentis des Jedi… autrement dit, les élèves. "C’est un folklore qui les remet en confiance, s’amuse l’enseignant. Ils adorent. Quand je croise des anciens à Centrale Lyon, où j’enseigne aussi, ils me disent encore : 'Bonjour, maître !' Au-delà de la détente, Guillaume Chapey y voit un moyen de "créer du lien, de montrer que l’on est une équipe et qu’on avance ensemble".

"Ils doivent apprendre à ne pas tout réussir"

Comme ses collègues, le professeur donne aux étudiants son adresse mail et son numéro de mobile. Il dit recevoir jusqu’à "20 messages par semaine". Guillaume Chapey débloque parfois les difficultés par e-mail, mais "rencontre l’élève quand le problème est plus profond". Son rôle consiste souvent à aider les élèves à s’organiser. "Le piège pour eux est de confondre quantité et qualité de travail, remarque-t-il. Le travail n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Il faut apprendre à hiérarchiser et, au fil des deux ans, devenir plus efficace."

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La force de la classe prépa est selon l’enseignant de suivre les élèves individuellement, de les "marquer à la culotte". Avec chacun, il cherche "un équilibre entre exigence et bienveillance". "En deuxième année, on met la barre haut jusque mi-février, puis il faut les remettre en confiance, car s’ils doutent, ils ne peuvent pas donner le meilleur d’eux-mêmes aux concours", constate-t-il.

Les élèves de deuxième année de B/L se préparent à intégrer les ENS, les IEP, les grandes écoles de commerce… // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant
Les élèves de deuxième année de B/L se préparent à intégrer les ENS, les IEP, les grandes écoles de commerce… // © Olivier GUERRIN pour L'Étudiant

Ceux qui dépriment à la vue de leurs notes ou de leur classement, Guillaume Chapey les rassure : "Ils auraient pu choisir de faire une prépa intégrée. Là, deux ans s’écoulent sans qu’ils sachent vers quoi ils se dirigent. Ce défi personnel témoigne déjà d’une certaine maturité." Son collègue Emmanuel Buisson-Fenet, professeur d’économie en khâgne B/L, juge que les élèves de CPGE "doivent apprendre à ne pas tout réussir. Cela génère souvent chez eux de l’inquiétude, mais c’est la vocation des études supérieures de commencer à faire des choix, souligne-t-il. Même si on les materne plus qu’à l’université, nos étudiants doivent apprendre l’autonomie. C’est important pour leur future vie professionnelle."

"Les prépas d’aujourd’hui ne sont plus celles d’il y a vingt ans"

Un message qu’Éléonore, l’une des élèves du professeur d’économie, semble avoir reçu cinq sur cinq. L’étudiante lyonnaise de 19 ans accepte de ne pas briller dans toutes les disciplines. Elle fait le tri dans les lectures recommandées, selon ses centres d’intérêt. Elle qui se verrait bien enchaîner en khâgne puis en médecine pour devenir psychiatre. "On a parfois l’impression que la prépa est une prison, mais j’y trouve au contraire une grande liberté, témoigne-t-elle. On peut la vivre de manière très scolaire, mais ce que je trouve le plus enrichissant, c’est travailler par moi-même." Éléonore s’efforce de préserver un équilibre entre ses études et ses loisirs. Elle court au parc de la Tête d’or et nage à la piscine du gymnase. Elle commence à prêter main forte lors de maraudes auprès des sans-abri et à une association d’aide aux toxicomanes. Des centres d’intérêt renforcés par sa découverte, en classe prépa lettres, de la sociologie. "Nos professeurs attendent de nous d’être ouverts sur autre chose que les cours", estime la jeune fille.

"Les prépas d’aujourd’hui ne sont plus celles d’il y a vingt ans", conclut, de son côté, Pascal Charpentier. Les enseignants capables de "casser les élèves" et la scolarité polarisée sur la réussite aux concours ont selon lui fait long feu. "On vise toujours l’excellence de l’enseignement, promet-il, mais pas à n’importe quel prix. Il faut d’abord que nos élèves s’épanouissent, car il leur reste une trajectoire à construire après la prépa."

Les filières de classes préparatoires
Le lycée du Parc propose six filières. Les littéraires se répartissent entre khâgne A/L (ENS, École des chartes, écoles de commerce, IEP…) et B/L (ENS, écoles de statistiques, écoles de commerce, IEP…). Les scientifiques se divisent entre BCPST (agro-véto, écoles d’ingénieurs géologues, ENS), MPSI et PCSI (Polytechnique, ENS, Mines-Ponts, CentraleSupélec…). Enfin, la filière ECS, économique et commerciale option scientifique, prépare les élèves aux écoles de commerce.

Intégrer le lycée du Parc, à Lyon
En 2017, 14.000 élèves de terminale ont inscrit le lycée du Parc dans leurs choix d’orientation, soit plus de 2.000 candidats pour chaque filière, qui n’offre chacune qu’une centaine de places. Environ 1.000 dossiers sont examinés par l’équipe pédagogique "qui connaît très bien les lycées d’origine des élèves et détecte s’ils ont été 'surnotés' dans leur scolarité", prévient Pascal Charpentier. Le proviseur donne aussi des consignes aux présidents des commissions de sélection, comme le fait d’encourager l’ouverture internationale. 85 étudiants admis sont issus de 33 pays différents, de la Mauritanie à l’Ukraine en passant par la Syrie.