1. Bonnenote : on a testé le "Uber des devoirs"
Enquête

Bonnenote : on a testé le "Uber des devoirs"

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Bonnenote.fr : payer pour faire faire ses devoirs n'est pas forcément un bon plan. // © plainpicture/Lubitz + Dorner
Bonnenote.fr : payer pour faire faire ses devoirs n'est pas forcément un bon plan. // © plainpicture/Lubitz + Dorner

Que valent les copies rendues clés en main par bonnenote.fr ? Notre journaliste a dépensé plus de 40 € pour un 13,5/20 en histoire-géo et s'est même fait recruter comme prof de maths sans vérification. Du collège au master, plus de 1.000 élèves auraient déjà dépensé une partie de leur argent de poche contre une copie.

Fournisseur de devoirs clés en main, le site bonnenote.fr est né en février 2017 dans un tollé immédiat. "Honte virtuelle", "site mercantile", "crétinocratie", et autres gentillesses surgissent alors sur sa page Facebook. Très remonté, le SGL (syndicat général des lycéens) lui porte l'estocade le premier, jugeant ce site "malsain pour l'éducation française", demandant à la ministre de l'Éducation nationale de tout bonnement l'interdire. En vain.

Lire aussi : Faire rédiger ses devoirs par bonnenote, bon plan ou pas ?

Les raisons du tumulte ? Du collège au master, quelle que soit la matière, bonnenote.fr écrit n'importe lequel de vos devoirs à votre place. Que vous y déposiez un problème de maths, une dissertation de philosophie ou une coupe de dessin industriel de niveau M2 à compléter, il vous livrera en temps et en heure.

Des devoirs à prix d'or

Avec tous les airs d'un "Uber des devoirs", la start-up met en relation des clients et des "rédacteurs" composant les copies. Un service à la carte à prix d'or : entre 10 et 20 € la page, suivant le niveau, la longueur et le délai de remise. "Payer pour avoir une bonne note, c'est ridicule, c'est anti-pédagogique", s'étrangle Coline Mayaudon, déléguée à la communication du SGL. Cette élève en terminale S à Enghien-les-Bains (95) craint en outre "que cela ne mène à une marchandisation de l'éducation".

"Tout le monde sait très bien que l'apprentissage suppose qu'on s'y colle soi-même", appuie Anne Cordier, chercheuse en sciences de l'information et de la communication à l'université de Rouen. Aux yeux de cette spécialiste des cultures numériques, "cela officialise des pratiques qui existent depuis longtemps, et qu'on ne faisait pas forcément payer. Les étudiants sous-traitent : à un parent, à un étudiant avec un niveau d'étude supérieur... Avec le numérique, il y a un effet de caisse de résonance. Ce sont des outils qui renforcent les inégalités sociales entre ceux qui auraient les moyens de payer leur réussite et les autres. On est loin de la culture de la gratuité des pionniers de l'Internet..." Le site, lui, estime que son "unique but [est] d'aider les étudiants à progresser".

"Dans la vie, tout est payant"

Victor der Megreditchian, son créateur, dit désespérer de cette polémique. "Je ne comprends pas. Dans la vie, tout est payant. L'école n'est pas gratuite, il y a toujours quelqu'un qui paie : le gouvernement. Pour les cours particuliers, ce sont les parents..." Lui qui gère son affaire depuis Londres dit s'être inspiré d'un site anglo-saxon et l'a "adapté au business model français".

Il évoque également un étudiant en kinésithérapie qui n'avait personne à qui faire relire sa copie, et qui, faute d'aide, se serait tourné vers Bonnenote. "La moitié des commandes viennent de personnes à l'université. On trouvera toujours le rédacteur qui peut vous aider", assure-t-il. Selon lui, le service relève du soutien scolaire.

43,20 € pour une copiée notée 13,5/20

Plus de 1.000 élèves et étudiants y auraient déjà eu recours. Ils commandent en moyenne "trois bonnes pages", pour 35 € environ. Sonia* (le nom a été changé), étudiante en gestion à l'université Panthéon-Sorbonne, dit leur avoir soumis un exercice de mathématiques. Trois clics et un paiement par carte bleue plus tard, elle reçoit sa copie. "Le service a été rapide, avec des explications détaillées sur les résultats", assure-t-elle.

Pour en avoir le cœur net, nous avons nous-même commandé une copie. Nous avons envoyé un intitulé classique du bac d'histoire de terminale L : une étude critique d'un discours de Barack Obama à rendre sous cinq jours et en trois pages. Le prix : 43,20 €. La transaction se fait un vendredi soir. Samedi, à 1 h 10 du matin, le devoir atterrit très en avance sur notre boîte mail. 

Le commentaire, divisé en trois parties, est bien écrit, presque trop pour un lycéen [voir PDF ci-dessous]. On demande aussitôt au "rédacteur" par message privé si ce niveau de langue ne risque pas d'être suspect. On pointe aussi la référence à un discours d'Obama qui apparaît dans peu de manuels scolaires. "Vous pouvez enlever la référence à ce discours si vous le souhaitez, afin de simplifier l'ensemble", explique notre locuteur, qui se déclare "professeur en lycée et [ayant] l'habitude de corriger ce type d'évaluations". Pour pouvoir télécharger sa copie, il faut noter son rédacteur de 1 à 5 étoiles. On lui met 4. 

Le verdict des enseignants

Contactés, deux enseignants en histoire-géo ont corrigé ce devoir pour l'Etudiant. La première, à qui on a caché l'origine de la copie, est professeure dans un lycée de l'académie Nancy-Metz. Outre une rédaction "pas très claire", elle note que "les explications sont sérieuses, les connaissances précises, mais [qu'il] y a très peu de références au document. Il faut que l'élève s'y appuie davantage pour l'expliquer, avec des citations entre guillemets. De plus, certaines explications manquent de critique : pourquoi par exemple Obama et les États-Unis se tournent-ils vers le multilatéralisme politique ?" En suivant son propre barème, elle lui attribue 13,5/20.

L'autre, de l'académie de Dijon, voit une introduction "satisfaisante" et un "bon" plan. En revanche, "il y a un mélange peu convaincant d'éléments disparates quand il cite le plan Marshall" et aussi "d'importantes lacunes : ni les accords de Bretton Woods, ni leur rupture ne sont évoqués". Pour finir, "tous ces éléments sont finalement assez vagues et confus". Mais de niveau suffisant pour une copie de bac. Il n'a pas souhaité décerner de note. 

Retrouvez tous ses commentaires dans la copie annotée ci-dessous :


La copie rendue par Bonnenote, revue et corrigée par un professeur.

Face à une telle copie, un enseignant n'y verrait-il que du feu ? "Il faut savoir qu'en tant que prof, on connaît assez bien les niveaux, le style d'écriture de nos élèves... Donc si l'un d'eux utilisait ce genre de copie, il y a de fortes chances qu'il soit démasqué", précise l'enseignante lorraine. À bon entendeur...

Payé à la copie

Quant aux "rédacteurs" anonymes, qui sont-ils ? Officiellement, il y a dans le contingent des enseignants, des retraités, des professionnels et des étudiants en fin de parcours universitaire. Ils seraient au moins 2.000. Prof dans une prépa privée, Maxence* (le nom a été changé) est l'un d'eux. Contacté par l'Etudiant, il dit s'être inscrit "par curiosité". "Je leur ai juste dit que j'étais prof de maths de niveau seconde à prépa HEC, et chaque jour ils m'envoient des propositions par mail." Sa paye oscille entre 1 € (pour un petit exercice de seconde) et 60 € (pour un gros devoir à la maison de prépa à rendre pour le lendemain). Peut mieux faire... "Mais quand on voit que certains travaillent à Acadomia pour moins de 20 € de l'heure...", relativise Maxence.

Qui peut être rédacteur ?

"Les rédacteurs ne sont pas acceptés facilement : on demande un CV, on peut vous demander un justificatif de vos diplômes, réétudier votre candidature..., souligne le fondateur de Bonnenote. Des candidatures sont en attente depuis trois semaines." Cela n'a pas été le cas pour Maxence : "Il n'y a eu aucune vérification de qualification ! Je suis professeur dans le privé hors contrat, mais on ne m'a rien demandé."

Tout le monde peut-il alors s'improviser rédacteur pour Bonnenote ? Pour vérifier, nous avons tenté l'expérience. Avec un faux CV, nous avons postulé sous le profil de Jacques, 34 ans, professeur agrégé de mathématiques, domicilié à Caen. Il n'a fallu que 10 minutes pour se voir décerner la pastille de "rédacteur" officiel. On nous fait désormais deux propositions par jour.

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Les détracteurs du site peuvent continuer à aiguiser leurs couteaux : Bonnenote entend passer à la vitesse supérieure en proposant des fiches de révisions "sur mesure" et des professeurs particuliers par visioconférence, et ceci dès le mois de mai 2017.