1. Comment je suis devenu chef d'atelier dans le machinisme agricole
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Comment je suis devenu chef d'atelier dans le machinisme agricole

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La cabine d'un tracteur, un mélange de confort et de high-tech. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant
La cabine d'un tracteur, un mélange de confort et de high-tech. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant

Tracteurs et moissonneuses-batteuses high-tech s’ébattent dans les champs céréaliers du bassin parisien. Pas question cependant de les faire fonctionner sans personne pour les réparer ! Morgan, 28 ans, technicien et chef d'atelier dans une entreprise au cœur de la Beauce, connaît leurs moindres secrets.

Difficile de trouver un arbre ou une haie à l'horizon. Ici, les champs s'étendent à perte de vue. Ici, c'est en Beauce, à un quart d'heure de Chartres en voiture. Un territoire de l'Eure-et-Loir (28), considéré comme l'un des plus vastes "greniers de la France" : ce département, qui compte 77 % de surface agricole utile, est le premier au niveau national pour la production d'oléagineux (colza essentiellement), le second pour les céréales. C'est là, à Bailleau-le-Pin, que travaille Morgan, chef d'atelier pour le compte d'une entreprise au nom prédestiné, Deschamps, concessionnaire de machines agricoles.

"Je suis né sur un tracteur ou presque", sourit-il du haut de son mètre quatre-vingt quatorze. Fils d'agriculteur de la région, Morgan a grandi depuis tout petit dans l'univers agricole. "Dès que je rentrais de l'école, j'allais voir mon père qui m'emmenait souvent avec lui." Pour autant, Morgan ne s'imaginait pas travailler auprès des machines. "Mon idée était de faire des études agricoles pour pouvoir ensuite reprendre l'exploitation familiale", explique-t-il. Soit 90 ha en polyculture (blé, orge, colza) : une surface qu'il qualifie de "petite". Ici, les deux tiers des exploitations comptent en effet plus de 100 ha.

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La solution de l'apprentissage

"Fâché avec l'école", Morgan redouble sa terminale et obtient finalement son bac STAE (sciences et technologies de l'agronomie et de l'environnement, ex-bac STAV) dans un lycée de l'Eure, le département voisin. "Je voulais absolument commencer à travailler, mais mes parents me poussaient à continuer mes études. On a trouvé un arrangement en décidant que je passerais par l'apprentissage." Comme il ne pouvait se lancer alors dans la reprise de la ferme familiale, Morgan s'intéresse aux machines agricoles. "Au départ, je souhaitais être démonstrateur", explique-t-il. Il découvre une formation en apprentissage faite pour lui : le BTS GDEA (génie des équipements agricoles). "Peu de lycées publics le proposaient, je suis parti à Caen pour ça."

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À l'atelier comme aux champs

En 2007, Morgan entre chez Deschamps comme technicien. Il alterne 15 jours à Orsonville (78), au sein de la maison-mère, et 15 jours en formation à Caen (14). Cet apprentissage de deux ans lui sert de tremplin. Diplômé, il est embauché sur le même poste, en CDI (contrat à durée indéterminée). "Je n'ai pas eu de période d'essai. Mon patron me connaissait, souligne-t-il. L'apprentissage, cela facilite vraiment l'embauche !"

Jusqu'en 2015, Morgan a occupé un poste de "technicien itinérant", un poste rémunéré entre 1.600 et 2.500 € nets par mois en fonction de l'expérience et de l'ancienneté. "On est mécanicien et on intervient autant en atelier, pour la révision ou la réparation des machines, que sur le terrain quand un agriculteur a un problème, dans sa ferme ou en plein champ."

Adieu la mécanique, place à l'électronique !

Ce que Morgan préfère alors, c'est "la grosse mécanique" : réparer des moteurs, des boîtes de vitesse, etc. "Vendre des pièces détachées ou des machines, je n'aimais pas plus que ça !" Tracteurs, moissonneuses-batteuses et tous les "outils" qui vont avec – comme les épandeurs d'engrais, les pulvérisateurs, les systèmes de guidage, etc –, n'ont alors plus de secret pour lui.

Mais gare aux clichés ! Au quotidien, les techniciens dans le machinisme agricole touchent peu au marteau ou à la clé à molette. "L'électronique, c'est l'essentiel de notre travail. La mécanique pure, on en fait très peu." De fait, les tracteurs et autres engins vendus et réparés par Deschamps sont des monstres de technologie, qui coûtent juqu'à plusieurs centaines de milliers d'euros. "Aujourd'hui, on peut conduire un tracteur sans toucher le volant, explique Morgan. Sa trajectoire est programmée au centimètre près par GPS et les manœuvres d'aller-retour se font toutes seules grâce aux systèmes d'automatisme en bout de champ."

L'ordinateur, outil n°1

En témoigne la cabine du tracteur dernier cri en démonstration devant l'atelier, nichée à plus de deux mètres du sol (presque quatre pour une moissonneuse !). À côté du traditionnel volant, un écran tactile côtoie une radio stéréo haute-définition. Dans cet espace hyper lumineux en raison de son pare-brise surdimensionné, il y a même un siège passager, sorte de strapontin molletonné digne d'une salle de cinéma.

Pour solutionner une panne, l'outil principal est... l'ordinateur portable. Morgan l'appelle aussi "la valise". À l'aide d'un boîtier, le technicien le connecte au véhicule et des procédures de dépannage s'affichent à l'écran. "Il faut ensuite procéder à une série de vérifications et de mesures à l'aide d'un multimètre, par exemple pour regarder la tension à un endroit du système électrique, explique Morgan. Cela prend beaucoup de temps de mettre à jour les faisceaux (gaines qui font passer les fils électriques). Il faut démonter beaucoup d'éléments." Électronique, mécanique, hydraulique, électricité... les compétences nécessaires au technicien dans le machinisme agricole sont donc nombreuses.

Si loin, si proche des machines

Passé chef d'atelier en 2015, Morgan est désormais un peu plus loin des machines au quotidien. À la tête d'une équipe de quatre mécaniciens, dont un apprenti, son travail est plus celui d'un "manager". Depuis son bureau attenant à l'atelier, il organise et répartit la charge de travail via un planning quotidien, répond au téléphone pour les pannes et autres demandes concernant l'atelier, vend des services complémentaires aux agriculteurs et établit les factures pour les clients en fin de mois. 

"Je tiens à aller sur le terrain dès que je peux. Je suis régulièrement dans l'atelier aux côtés de l'équipe et je me déplace parfois chez les agriculteurs", indique le jeune homme, qui gagne 2.500 € nets par mois. "Surtout quand ce sont les moissons, en juillet. C'est là qu'il y a le plus de travail."

Dans quelques jours, il se rendra sur le SIMA, le salon international des machines agricoles. Celui-ci a lieu en même temps que le salon de l'agriculture, mais seulement une année sur deux. "J'y passe une journée. Cela permet de rencontrer des gens que l'on joint seulement au téléphone pendant l'année."

Des clients à s'occuper

Selon Morgan, le métier n'est jamais monotone. "Pas un jour ne se ressemble, s'enthousiasme le chef d'atelier, qui admet malgré tout ne pas aimer certains aspects de sa fonction, comme la gestion des litiges clients. "Dès qu'on envoie les factures, il faut s'y attendre", livre-t-il dans un demi-sourire. La relation client est donc essentielle dans son poste. En témoigne cet appel, que Morgan prend sur son portable : "Ce moteur-là, quand il a été resserré, il fumait comme une locomotive ! Un piston s'était mis en travers... Mais on a testé les injecteurs, ils sont corrects. Le circuit d'alimentation aussi." Informer et rassurer, c'est tout un art.

Quelles perspectives d'emploi dans le secteur ?

Les entreprises du machinisme agricole, de la vente et gestion du matériel espaces verts emploient aujourd'hui 35.000 salariés, et recrutent environ 3.000 personnes chaque année sur tout le territoire.

Les métiers qui recrutent le plus sont les postes techniques : techniciens d'atelier, magasiniers, chefs d'atelier. "Les seuils d'accès à ces postes en terme de diplômes sont le bac professionnel ou le BTS TSMA (technique et service en machine agricole), explique Anne Fradier, secrétaire générale du SEDIMA (Syndicat national du service et de la distribution du machinisme agricole). Mais il faut savoir que ces métiers s'apprennent beaucoup grâce à la formation continue. Ils nécessitent des compétences proprement techniques, mais aussi de la relation client." La variété du matériel agricole implique une variété de missions : à côté des machines de polyculture (les tracteurs et leurs outils) et de moissonnage, il y a le matériel viticole, les machines utilisées dans l'élevage (par exemple pour la traite), etc.

Le secteur recrute également beaucoup de commerciaux, et dans les entreprises les plus grandes, des ingénieurs. "Les postes qui leur sont réservés se multiplient en raison des fortes évolutions technologiques", souligne Anne Fradier.

Enfin, même si les formations sont ouvertes aux femmes, force est de constater que le secteur reste essentiellement masculin. "Nous comptons seulement 13 % de femmes, dont 8 % au magasin et 2 % au commercial, explique Anne Fradier. Cela évolue sur le terrain, notamment à la faveur de l'évolution technologique qui rend le travail moins physique. Mais culturellement, les clients ne sont pas toujours prêts..." Passionnées de machines, lancez-vous !