Enceinte ou mère et étudiante : trois jeunes femmes racontent leur parcours pour réussir leurs études

Par Juliette Chaignon, publié le 14 Avril 2022
7 min

En France, près de 110.000 étudiants concilient formation et vie de parents. Rencontre avec trois femmes qui ont eu un ou plusieurs enfants pendant leurs études.

Loïs a accouché en deuxième année d’école d’infirmière, Hawa en licence 2 puis en L3 et Susie, deux mois après son bac. Aujourd’hui infirmière, cheffe d’entreprise et ingénieure, elles ont obtenu leur diplôme en jonglant entre grossesse, parentalité et études.

En France, près de 110.000 étudiants (4,5%) sont aussi parents, d’après une étude de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) de 2016. Une majorité a eu ses enfants en dehors des études. Seuls 1,2% deviennent parents au cours de leur cursus, le plus souvent après une grossesse non désirée.

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Planning aménagé des cours pour les étudiantes mères

Loïs a découvert sa grossesse, "non planifiée", à la rentrée de 2e année d’école d’infirmière. Alors âgée de 20 ans, elle attend trois mois de grossesse pour en parler à sa responsable de formation. Il n’existe pas de congé maternité pour les étudiantes qui doivent s’arranger avec leur établissement. "La directrice m’a fait un planning aménagé pour la fin de la grossesse, je pouvais suivre uniquement les TD obligatoires pour valider l’examen et je sautais le reste", précise l’infirmière, qui a accouché en juin 2019, quelques jours après ses partiels.

Comme 25% des étudiantes concernées, Hawa a interrompu son cursus pendant au moins six mois. Elle choisit d'arrêter sa L2 en février et de la reprendre à la rentrée suivante : "j’ai accouché en septembre et j’ai pu suivre les cours à distance", aidée de sa "petite équipe" de copines qui lui envoyaient les cours.

À sa rentrée en prépa, Susie informe "directement" sa professeure principale qu’elle est mère. "Elle m’a fait un planning spécial de khôlles (interrogations orales, ndlr) entre midi et deux, j’avais choisi une ‘petite’ prépa pour ça".

D’après l’étude OVE de 2016, 50% des mères étudiantes valident leur premier semestre contre 64% des étudiantes sans enfant. Perturbée par une "grosse crise d’asthme de son fils", Susie, pourtant première de sa classe, a par exemple "raté" certaines épreuves de concours, sans conséquence pour la suite de son parcours.

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Pour réussir ses études avec un enfant, beaucoup d'énergie et d'organisation

"J’ai toujours informé mes professeurs de ma situation, conseille Hawa, il faut poser les questions et montrer qu’on ne veut pas lâcher". Mais il n’est pas toujours facile de parler de sa maternité à des professeurs que l'on ne voit que 'quelques heures en amphi'", nuance Susie. Réussir ses études en étant parent requiert une grande énergie et beaucoup d’organisation. Susie décrit une "routine très cadrée". Lever 5h30, départ pour la crèche à 7h, retour à 18h, repas, coucher du bébé, révisions. Loïs se souvient avoir fait des concessions, en arrêtant d’allaiter pour ne pas s’épuiser. Hawa a cessé "de se prendre la tête avec le ménage".

"Lorsque l’on s’y est préparé et que l’on bénéficie d’aide, avoir un enfant pendant ses études n’est généralement pas vécu comme un handicap invalidant", note le sociologue Aden Gaide (1), tout en pointant "les nombreux problèmes" posés "aux mères les plus précaires et peu entourées". Susie avait choisi une prépa à Toulouse, "à deux heures de voiture de ses parents et beaux-parents". Quand Loïs a hésité à reporter sa dernière année voire à arrêter, tout son entourage s'est mobilisé : "mes parents, ceux de mon mari, mes copines, tous m’ont dit de continuer et qu’ils m’aideraient, explique-t-elle, c’était un sacrifice car je perdais une année importante avec mon fils mais c’était important pour mon avenir".

Et, plusieurs aides financières existent. Une lycéenne enceinte, peu importe son âge, est éligible au RSA. Les Crous peuvent accorder une aide exceptionnelle dans le cadre du FNAU, le fonds national d’aide d’urgence pour les étudiantes. Hawa a pu étudier en alternance en dernière année et bénéficier de congé maternité, comme toute salariée. "Payer une nounou a un coût", prévient tout de même Susie, boursière, aidée par la CAF, ses parents et beaux-parents. Certaines universités proposent une crèche accessible aux étudiants.

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Vie étudiante bridée

Le regard des autres peut aussi jouer sur les étudiantes mères. Loïs ne se souvient pas de remarques désagréables d’enseignants, mais de "regards" pesants de ses camarades et "de jugement". Susie évoque elle le "décalage" avec ses amis et l’absence de vie sociale. "Tu passes à côté de tout un tas de choses, tu ne fais pas les soirées, les activités sur le campus, c’est limité", explique-t-elle.

L’ingénieure a tout de même réussi à partir un an en échange Erasmus avec son conjoint et son fils de 6 ans. Pour Hawa, avoir deux enfants pousse à s’investir davantage dans les études. "Tu sais pourquoi tu révises, ça met la pression mais c’est une bonne pression, affirme la jeune femme. Je ne vais pas le conseiller mais si ça arrive, c’est possible de réussir".

Une fois sur le marché du travail, Hawa et Loïs ont fait de leur maternité une force. "Cela montre que je suis responsable, organisée et déterminée", clame Loïs. Mais les discriminations existent : un rapport annuel du Défenseur des droits note qu’en 2020, "3,1% des saisines enregistrées avaient pour motif la grossesse" et que la grossesse et la maternité constituent "le troisième motif de discrimination" cité par les femmes.

(1) 2018 "Être mère et étudiante en France : se confronter à une norme de jeunesse dans l’enseignement supérieur."

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