1. Étudier en Afrique : les obstacles à surmonter

Étudier en Afrique : les obstacles à surmonter

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L'ISM, à Dakar, fait partie des écoles de commerce sénégalaises assurant une formation de qualité. // © Photo fournie par le témoin
L'ISM, à Dakar, fait partie des écoles de commerce sénégalaises assurant une formation de qualité. // © Photo fournie par le témoin

Amphithéâtres bondés, manque d’enseignants, équipements obsolètes… Les étudiants d’Afrique francophone sont confrontés à de nombreuses difficultés, malgré une nette amélioration des conditions de scolarisation dans le primaire et le secondaire. Illustrations au Sénégal, au Burkina Faso et en Guinée.

"Il faut se lever très tôt pour obtenir une place dans l'amphi ! affirme Victor-Emmanuel, étudiant en master d'anglais (spécialité "african and post-colonial studies") à l'UCAD (Université Cheikh Anta Diop de Dakar). Nos amphis datent de la période coloniale. Ils étaient donc prévus pour un nombre très restreint d'étudiants."

Le sureffectif, c'est la première réalité à laquelle les étudiants africains sont confrontés à leur arrivée à la fac. À l'université de Ouagadougou, il y a environ 70.000 étudiants pour 20.000 places assises. Deuxième problème majeur, le manque criant d'enseignants : 1 pour 116 étudiants. Les recommandations de l'UNESCO en la matière sont de 25 à 45 étudiants par enseignant, selon le cycle de formation.

En moyenne, seuls 7 % des jeunes ont accès à l'enseignement supérieur en Afrique contre 76 % dans les pays occidentaux. Mais, depuis une vingtaine d'années, des efforts considérables ont été consentis par les gouvernements africains pour améliorer l'accès à l'éducation, notamment à l'école primaire, dans le cadre des "objectifs du millénaire", fixés à Dakar en 2000. Ainsi, chaque année, de plus en plus de bacheliers arrivent sur les bancs de la fac. Qui sont les jeunes qui entrent à l'université ? Quelles sont leurs conditions de vie ? Quelles solutions s'offrent à eux pour obtenir une formation de qualité ? Autant de questions qui se posent aujourd'hui.

Un manque d'infrastructures

Victor-Emmanuel a donc choisi l'UCAD, au Sénégal. La seule université d'Afrique subsaharienne francophone qui figure dans plusieurs classements internationaux. Mais il a dû s'inscrire à la bibliothèque d'un centre de recherche américain pour avoir accès aux livres dont il a besoin pour son mémoire. Les bibliothèques universitaires sont souvent exiguës et ne disposent pas toujours d'ouvrages spécialisés récents.

"Nous avons des bibliothèques de 40 places pour des UFR de 10.000 à 15.000 étudiants !" détaille Yves Ramdé, le président de l'ANEB (Association nationale des étudiants burkinabés), à Ouagadougou. De même, les laboratoires sont souvent vétustes ou inexistants : "Depuis que je me suis inscrit à l'UCAD en 2010-2011, le labo de langues n'a jamais marché !" ajoute Victor-Emmanuel.

Embouteillages sur les bancs de la fac

L'université de Ouagadougou peine aussi à appliquer la réforme LMD (licence, master, doctorat). Conséquence : les cursus s'allongent pour pouvoir boucler les programmes. Beaucoup de bacheliers connaissent une “année blanche" : à cause du grand nombre d'étudiants, ils sont obligés d'attendre la rentrée suivante pour commencer leurs études. “Un semestre de 15 semaines peut durer entre 6 mois et 1 an, explique Yves Ramdé, qui est aussi étudiant en pharmacie à l'université de Ouagadougou. Attendre pendant 1 an avant même de commencer leurs études décourage bon nombre d'étudiants. Ils préfèrent passer les concours de l'État ou postuler à un emploi, plutôt que de poursuivre à l'université.” Mais cela dépend des filières, concède-t-il : “En pharmacie, malgré les effectifs pléthoriques, nous arrivons à suivre une scolarité à peu près normale.”

Des freins à l'éducation

L'enseignement supérieur en Afrique de l'Ouest est-il encore réservé à une élite ? “Il accueille tout de même de plus en plus de fils et de filles de paysans et de jeunes issus des couches urbaines les moins favorisées”, reconnaît Olivier Sagna, maître de conférences à l'UCAD et directeur des études au ministère de l'Enseignement supérieur sénégalais. Quant aux plus riches, ils continuent de tenter leur chance à l'étranger. Leurs destinations favorites : la France, l'Amérique du Nord, ou encore la Chine, le Maroc, la Tunisie…

Le principal frein à l'entrée dans le supérieur vient surtout de leur parcours antérieur. Au Sénégal, le taux d'achèvement des études primaires est inférieur à 70 %. Et 35 % des élèves achèvent leur premier cycle d'études secondaires. Enfin, ces dernières années, les taux de réussite au bac sont passés de 38 % à 31,7 % entre 2011 et 2015.

Solidarités familiales

Pour ceux qui parviennent à se faire une place, les frais universitaires sont relativement peu élevés (entre 10 et 40 € par an environ, selon les pays). Même si cette année, le gouvernement sénégalais a décidé de doubler les frais d'inscription afin d'augmenter les budgets de l'université. De 8 €, ils sont passés à 40 € environ. La plupart des pays d'Afrique de l'Ouest ont mis en place des systèmes de bourses au mérite et sur critères sociaux, mais ils sont souvent insuffisants ou trop sélectifs.

Au Burkina, les bourses sont contingentées : seulement 2.000 bourses par an sont ainsi octroyées pour l'ensemble du pays. À défaut, “les étudiants bénéficient souvent de la solidarité familiale, étendue au sens de la famille élargie ou des solidarités religieuses", indique Olivier Sagna. Appolinaire est étudiant en avant-dernière année de médecine à Conakry (Guinée). Là aussi, les frais de scolarité sont peu élevés (15.000 francs guinéens soit environ 2 €) mais il n'y a pas de logement sur le campus. Transport, restauration, matériel universitaire... Les étudiants non boursiers doivent subvenir à leurs besoins sans accompagnement et sans aides financières, autres que symboliques. Difficile dans ces conditions de suivre des études sans le soutien de sa famille. Appolinaire, lui, habite chez un ami de son frère.

Le privé en développement

En dehors de l'université, à quel type de formations les jeunes peuvent-ils accéder sur le continent ? Outre ses 6 universités, le Sénégal dispose, à Thiès (à 70 km à l'est de Dakar), d'une École polytechnique et d'un . L'offre privée se développe. Côté écoles de commerce, l'IAM (Institut africain de management), l'ISM (Institut supérieur de management) ou des filiales d'écoles de commerce françaises (Groupe Sup de co Dakar, Bordeaux école de management...) proposent une formation de bonne qualité. L'ISM, par exemple, dispose de 10 campus dans tout le pays. Il a noué de nombreux partenariats internationaux et affiche des taux de réussite de plus de 90 %. Au-delà de ces institutions, plus d'une centaine d'établissements privés d'enseignement supérieur sont implantés à Dakar et dans l'ensemble du pays. Ces institutions, plutôt hétérogènes, forment essentiellement au secteur tertiaire (assurance, banque, communication, informatique, etc.).

Enfin, il existe quelques établissements de formation technique et professionnelle. Mais leurs capacités d'accueil sont très limitées. Le gouvernement sénégalais souhaite d'ailleurs développer l'offre de formations professionalisantes, comme les licences ou les masters pro. C'est aussi l'objet de la construction des ISEP (Instituts supérieurs d'enseignement professionnel), qui proposent des cursus courts, en alternance, adaptés aux réalités régionales.

Des diplômés déclassés

Au-delà de la qualité de l'enseignement supérieur, les jeunes diplômés sont avant tout confrontés à un taux de chômage élevé et à un problème de déclassement : 1 diplômé bac+4 peut vendre des vêtements, écrire des articles pendant la journée et être serveur le soir. Le salariat dans une entreprise formelle est loin d'être la norme. "Au Sénégal, la majorité des entreprises évoluent dans le secteur informel, qui emploie peu, voire pas du tout de diplômés de l'enseignement supérieur", indique Olivier Sagna.

Ainsi, Appolinaire, étudiant en médecine à Conakry, estime qu'il devrait pouvoir trouver du travail à la fin de ses études, en particulier grâce à ces compétences en animation télévisée ! "Dans le public, les recrutements sont rares, même si des structures de santé rurales manquent de personnel. L'option privée n'est pas à écarter", conclut-il. Il prétend à un salaire de base de 1 million de francs guinéens soit l'équivalent de 105 € en début de carrière. Ce qui selon lui est très insuffisant.

L'entrepreneuriat : une solution

Ainsi, depuis quelques années, on encourage les jeunes à entrer dans une démarche de création d'entreprise. L'idée ? "Former les étudiants au leadership et à l'entrepreneuriat afin qu'il ne soient pas uniquement des demandeurs d'emploi mais potentiellement des créateurs d'emplois et donc de richesses", explique Olivier Sagna. Des solutions concrètes, notamment évoquées lors de la table ronde "Avoir 20 ans en Afrique" au Forum citoyen de Libreville (Gabon) le 10 octobre 2015.

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