1. À Assas et la Sorbonne, avec les déçus de Fillon et Mélenchon
Reportage

À Assas et la Sorbonne, avec les déçus de Fillon et Mélenchon

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Le Pen ou Macron ? Les étudiants d'Assas et de la Sorbonne donnent leur avis. // © Laurent Cerino/REA
Le Pen ou Macron ? Les étudiants d'Assas et de la Sorbonne donnent leur avis. // © Laurent Cerino/REA

Au lendemain du 23 avril 2017, les étudiants parisiens oscillent entre colère et déception. À Paris-Sorbonne, ancrée à gauche, ils digèrent mal "l'énorme gâchis" que constitue l'exclusion de Jean-Luc Mélenchon du second tour de la présidentielle. À Panthéon-Assas, plutôt à droite, une vague de "déception et colère" déferle face à la défaite de François Fillon.

Il est 8 h et les étudiants arrivent au compte-gouttes au 1, rue Victor-Cousin. L'entrée du site historique de l'université Paris-Sorbonne (Paris 4) est gardée par deux vigiles : le bâtiment accueille également le rectorat. Obligation de montrer sa carte d'étudiant et d'ouvrir son sac pour pouvoir entrer.

Devant, l'atmosphère est extrêmement calme. Pas de petits groupes qui discutent avant le début des cours. Les pas sont pressés, les écouteurs dans les oreilles. Beaucoup sont stressés car ils ont des "contrôles". L'arrivée au second tour de l'élection présidentielle d'Emmanuel Macron (En marche !) et de Marine Le Pen (Front national) sont dans les esprits, mais d'autres sujets préoccupent à court terme les étudiants : les partiels ont lieu dans deux semaines.

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80 % d'étudiants pour Mélenchon

Dans cette université de lettres et sciences humaines et sociales, l'heure est pourtant à la déception. "Si la France était Paris-Sorbonne, Mélenchon aurait été élu à 80 %", assure Louis, en troisième année de licence d'histoire. Parmi ses amis, quasiment tous ont voté pour le candidat de "La France insoumise". Louis, d'ailleurs, "y croyait vraiment". Lili, en troisième année de lettres, pensait aussi que Mélenchon "allait créer la surprise, qu'il allait prouver que les sondages avaient tort..." Les deux analysent l'absence "d'un candidat de gauche" au second tour comme "un énorme gâchis".

"Gâchis" : le mot revient dans toutes les bouches des étudiants ayant voté en faveur de Jean-Luc Mélenchon – c'est-à-dire tous ceux interrogés au hasard – à l'exception de deux soutiens à Emmanuel Macron et Philippe Poutou (Nouveau parti anticapitaliste). Et chacun a une idée de qui porte la responsabilité de ce "fiasco pour la gauche".

Sentiment d'un "gâchis" pour la gauche

David, qui se dit "très dégoûté" par les résultats, estime que les sondages sont responsables de l'élimination de Jean-Luc Mélenchon. "C'est le phénomène de la prophétie auto-réalisatrice, avance-t-il. À force de nous dire que ça allait être un Macron-Le Pen, certaines personnes qui se disent de gauche ont voté directement pour Macron, pour s'assurer de l'élimination de François Fillon..."

La colère contre le Parti socialiste est également forte : "Si Benoît Hamon s'était désisté, Jean-Luc Mélenchon aurait pu faire plus que Marine Le Pen ou Emmanuel Macron", souligne Louis. Pour Céline, en deuxième année de master de philosophie, les médias sont aussi, en partie, responsables de la "diabolisation" de Jean-Luc Mélenchon : "Il a été décrit comme un fou furieux communiste. Forcément cela a effrayé des gens".

Face au "score historique" du Front national, l'UNEF (Union nationale des étudiants de France) a lancé un appel aux jeunes "à se déplacer aux urnes" et rappelé que "le Front national ne sera jamais un parti comme les autres". Mais le dillemme est difficile pour les étudiants interrogés.

Voter Macron ou s'abstenir ?

David, Lili, Céline et d'autres sont nombreux à dire qu'ils se déplaceront au second tour pour voter Emmanuel Macron et faire barrage au Front national. Mais ils font part de leur doute sur l'utilité à long terme de ce vote. "Si Emmanuel Macron mène une politique ultra libérale et que les inégalités continuent de s'accroître dans la société, il faut craindre que Marine Le Pen soit encore plus forte en 2022", analyse Céline.

Line, en master d'histoire, a elle décidé de s'abstenir. Elle ne croit pas à "la diabolisation" du Front national. Hors de question de répéter le scénario de 2002 et que le candidat d'En Marche ! l'emporte avec 80 % des voix. "Il ne doit pas penser qu'il a un blanc-seing de la population." Pour Mathilde, en revanche, en master de lettres classiques, "s'abstenir est irresponsable et dangereux" pour le pays. Sa plus grande inquiétude : qu'un attentat ait lieu au cours de l'entre-deux-tours. "C'est long, deux semaines, dit-elle. En cas d'attaque, j'aurais vraiment peur que le pays bascule."

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À Assas, on veut "envoyer des signaux"

Rue d'Assas, à 8 h, quelques affiches déchirées de "La France insoumise" ornent encore les façades, derniers vestiges du premier tour de l'élection présidentielle. De petits groupes d'étudiants fument devant les portes de l'université. Ce matin, à Panthéon-Assas, la défaite de François Fillon est sur toutes les lèvres. "60 % des gens qui votent anti-système, l'extrême gauche au même score que Fillon... Je suis trop déçu, trop énervé", s'exaspère Basile dans le préau.

À tel point qu'il hésite à glisser le bulletin d'extrême droite dans l'urne. "J'aimerais que Macron ne sorte pas avec un score qui lui donne des ailes", explique cet étudiant en licence de droit. Il n'est pas seul à penser de la sorte. Mais le pari est risqué lui font remarquer ses amis. "Tu ne vas pas voter pour elle... Elle veut sortir de l'Union européenne ! Son programme économique est national-socialiste !, croit savoir Isaure, en troisième année. On va voter Macron, c'est sûr, finit-elle par dire. En plus, Marine Le Pen, ce sera très mauvais pour les marchés financiers..."

Dans le hall, tout le monde n'est pas d'accord sur la bonne tactique à adopter. Mathieu, en master finances, voyait des qualités à chacun des trois premiers : Macron, Le Pen, Fillon. "J'hésite pour le second tour. Je pense voter Marine Le Pen, parce que je veux envoyer un signal sur l'immigration." Dana, qui l'accompagne, est libanaise et étudie depuis trois ans les finances à Assas. De fait, elle n'a pas pu voter. Mais l'éventuel accès au pouvoir de la "patronne" du FN la rend "inquiète pour sa situation personnelle". "Je n'aurai pas la même facilité à trouver un travail. Et je pense sincèrement qu'elle briserait les valeurs de la République, pour lesquelles la France a si longtemps guerroyé."

Macron, second choix

Peu franchissent la barrière du vote d'extrême droite. Assis sur l'un des canapés anguleux du hall d'Assas, Sébastien, 20 ans, est surtout "heureux qu'aucun extrême ne soit en tête du premier tour". L'étudiant se tournera vers Macron même s'il ne le trouve "pas rassurant". La candidate frontiste l'inquiète davantage, surtout ses électeurs. "Je comprends le ras-le-bol de la jeunesse, mais cela me fait peur qu'ils votent autant pour elle..." 

"Je ne pense pas que ce soient des jeunes qui ont fait beaucoup d'études qui ont voté FN... Ce sont plutôt ceux de la classe ouvrière", estime de son côté Camille, qui discute avec deux de ses acolytes en master carrières judiciaires sur les marches en face de la bibliothèque. Ravie du score de Jean-Luc Mélenchon – 19,64 % –, elle reportera sa voix sur Macron pour barrer la route à l'extrême droite, mais "en se bouchant le nez".

Même chose pour Samantha, 21 ans, qui lève aussitôt les yeux au ciel quand on évoque l'élection. Étudiante en droit international privé, elle est l'une des rares "hamonistes" des environs. Et elle n'en finit pas de "subir" ce résultat. "J'ai longtemps voulu voter Mélenchon parce que je pensais qu'il serait au second tour. Mais comme c'était ma première élection, je n'ai pas voulu être dans un vote tactique, et j'ai choisi Hamon", dit-elle. À présent, elle se sent forcée d'opter pour Macron même si elle "s'endort" devant ses discours.

"Quand on est à Assas, on est plutôt confiant sur l'avenir"

Les mesures libérales du candidat Macron divisent. Notamment son projet de couper les allocations chômage à qui refuserait deux offres consécutives de Pôle emploi. "Être obligée d'accepter un boulot à l'autre bout de la France, cela ne me paraît pas être un moyen de résoudre le problème du chômage", s'agace Camille. Dans le préau d'Assas, Isaure ne se cache pas derrière son petit doigt. "Sans vouloir entrer dans le cliché de l'assistanat, je pense qu'il y a un cercle vertueux à recommencer à travailler, c'est une façon de rebondir..." Et si elle s'y retrouvait confrontée ? "Quand on est à Assas, dans une bonne fac de droit, on est plutôt confiant sur l'avenir. On ne se dit pas qu'on pointera à Pôle emploi."

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