1. Lycéens en milieu rural : le champ des possibles plus limité qu'en ville
Reportage

Lycéens en milieu rural : le champ des possibles plus limité qu'en ville

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En milieu rural, les lycéens s'orientent vers des études plus courtes et plus proches de leur domicile qu'en ville. // © plainpicture/Arcaid/Rainer Schoditsch
En milieu rural, les lycéens s'orientent vers des études plus courtes et plus proches de leur domicile qu'en ville. // © plainpicture/Arcaid/Rainer Schoditsch

Manque d'informations, coût et temps de déplacement, autocensure… Les élèves de terminale de Tournus, petite ville rurale de Saône-et-Loire, accumulent les difficultés pour bien s'orienter après le bac. Reportage au lycée Gabriel-Voisin.

C'est entre deux villes majeures de l'histoire de France qu'est située Tournus (71), commune rurale de 6.300 habitants. À une centaine de kilomètres au nord : Dijon, ville des ducs de Bourgogne. À la même distance, au sud : la capitale des Gaules, Lyon. Pour la plupart des élèves du lycée Gabriel-Voisin, l'avenir se joue entre ces deux villes. Or, la distance ne joue pas un rôle anodin dans l'orientation des lycéens en terminale. "Un établissement m'intéressait à Lyon, mais il organisait sa journée portes ouvertes en semaine. Je n'ai pas pu m'y rendre car mes parents n'ont pas pu prendre de jour de congés", explique Clara, en terminale ES.

Test : Pour quelles études êtes-vous fait ?

Moins d'informations...

Au moment de l'orientation postbac, les jeunes de Tournus sont confrontés aux mêmes questions que tous les élèves de terminale de France : trouver une idée de projet professionnel, comprendre et utiliser le portail APB, etc. Mais ils doivent aussi, comme tous les habitants en milieu rural, affronter des problématiques supplémentaires. "On est des cumulards de problèmes", ironise Catherine Feyeux, la proviseure du lycée Gabriel-Voisin. 

Ainsi, à l'image de Clara, les Tournusiennes et Tournusiens ne sont pas toujours aussi bien informés que les lycéens vivant à proximité des pôles d'enseignement supérieur. "Nous n'avons que des informations générales sur les formations les plus connues de Dijon", souligne Pierrick, en terminale L. "Or, il n'y a pas tout à Dijon et nous n'avons aucune info sur Lyon, par exemple. C'est comme si on était obligé d'aller là", souffle Sofiane, en terminale ES.

"À la différence des lycées urbains, nous n'avons pas toutes les formations sous la main . Lorsque nous faisons venir des intervenants ou que nous nous déplaçons, cela a un coût et nous essayons donc de toucher un maximum de monde. Mais le discours est moins ciblé, donc moins efficace", reconnaît Catherine Feyeux.

... plus d'autocensure

Résultat : dans une note publiée le 30 janvier 2017, le CESE (Conseil économique, social et environnemental) indique que seulement 7,3 % des jeunes ruraux ont un diplôme universitaire de 2e ou 3e cycle, contre 15,4 % des jeunes urbains. Il explique que "les bachelier(ère)s ruraux(ales) de l’enseignement général envisagent moins de poursuivre des études longues que leurs homologues urbain(e)s" et sont davantage "attiré(e)s par les filières courtes".

En plus d'un manque d'informations, les élèves se retrouvent parfois confrontés à un phénomène d'autocensure. "Dans ma classe, je suis le seul à vouloir faire une prépa, indique Samuel. Ici, ce n'est pas dans les mentalités. Mes cousins, qui habitent à Lyon, ont visé très haut tout de suite, sans hésitation. Ici, même si les élèves ont des capacités, ils vont viser des formations moins prestigieuses."

Ce constat est partagé par la proviseure du lycée : "Les élèves n'ont pas confiance en eux. Cette autocensure est due, en partie, aux représentations des parents. Ils n'ont pas toujours effectué de longues études et ne pensent pas que ce soit possible pour leurs enfants. Peut-être que certains enseignants partagent ces représentations également…" "Des profs m'ont dit que faire une licence d'économie ou une école de commerce, c'était la même chose, ajoute Samuel. Mais je sais bien que ce n'est pas vrai."

"Nous sommes habitués à un milieu rural"

À Tournus, les élèves s'orientent vers des établissements à proximité par défaut... mais aussi souvent par volonté. "Nous sommes habitués à un milieu rural, à de petites classes, presque à être chouchoutés !, explique Simon, en terminale S. Alors, on préfère viser de plus petites écoles dans la région. On a peut-être également un peu peur de se débrouiller seuls en ville. La dimension financière entre en ligne de compte. Si je vais à Lyon, je vais devoir me mettre en colocation. Au Creusot, je pourrais occuper seul un appartement de 60 mètres carrés…" Même raisonnement chez Clara : "Si je vais à Lyon, je vais devoir compter et sûrement me mettre en coloc. Il faudra voir si je peux rentrer le week-end pour retrouver mes amis et ma famille".

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nullSimon, en terminale S à Gabriel-Voisin, à Tournus. // © Erwin Canard

"J'ai connu les écoles de commerce grâce à mes cousins"

Souvent, les élèves qui souhaitent poursuivre leurs études à Dijon ou à Lyon ne peuvent compter que sur eux-mêmes. "Malheureusement, ici, rien ne vient à eux, estime Catherine Feyeux. Il faut qu'ils soient dynamiques, qu'ils fassent preuve d'une grande volonté s'ils veulent élargir leurs champs des possibles." Un exemple : les CIO (centres d'information et d'orientation) les plus proches sont à plus de 30 kilomètres, accessibles uniquement en train si les lycéens veulent y aller seuls. "C'est grâce à mes cousins que j'ai connu les écoles de commerce à Lyon", admet Samuel.

Parfois, ce sont les choix d'orientation avant le bac qui sont déterminés par le manque de formations accessibles facilement. "Je voulais faire une première STD2A, raconte Edgar. Mais, à Gabriel-Voisin, il n'y a que STI2D. Alors c'est ce que j'ai choisi. Pour intégrer une série STD2A, je devais aller à Nevers (située à environ 175 kilomètres de Tournus) et je ne voulais pas partir si loin."

Des fenêtres du lycée, les élèves ont une vue directe sur les rails de chemins de fer, à quelques mètres de l'établissement. Comme pour les prévenir que, tôt ou tard, ils devront les emprunter.