Recrutement de profs : face à la pénurie, les job datings font grincer des dents

Par Sandrine Chesnel, publié le 10 Juin 2022
6 min

La politique de recrutement de contractuels ou de vacataires de l’Éducation nationale ne date pas d’aujourd’hui, mais elle a pris un nouveau tour avec l’organisation de "jobs datings" dans certaines académies déficitaires.

C’est une histoire presque banale : un professeur de français absent plusieurs mois sans remplaçant, une institution qui laisse des élèves de première se débrouiller pour préparer leur bac. Et un remplaçant dégoté à la dernière minute, professeur contractuel plus ou moins formé sur le tas, qui, en quelques semaines, va tenter de rattraper le temps perdu.

Depuis de nombreuses années, l'Éducation nationale s’arrange de son incapacité chronique à assurer tous les remplacements de professeurs absents, dans le primaire comme dans le secondaire. Une situation qui risque de s’aggraver à la rentrée prochaine comme aux suivantes, car dans certaines disciplines ou académies, les concours ne font plus le plein.

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Ainsi des académies de Créteil et de Versailles n’ont pas pu pourvoir tous les postes de professeur des écoles mis au concours. En 2021, la première offrait 1.420 postes, et n’a pu en pourvoir que 1.056 ; la deuxième est dans la même situation de déséquilibre entre les besoins en enseignants (1.408) et le nombre de reçus au concours (1.271), et ce malgré un taux d'admission record de plus de 73%.

Même problème dans le secondaire dans certaines disciplines, notamment les mathématiques, les lettres classiques, ou bien encore l’allemand. Pour pallier cette situation, des établissements ou des associations de parents d’élèves sont allés jusqu’à passer des petites annonces sur le site de Pôle Emploi ou celui du Bon coin.

En ce mois de mai 2022 des académies ont décidé d’innover pour "boucher les trous" dans les établissements scolaires : à Versailles et Amiens, les rectorats misent sur le job dating. Un bac+3 au minimum, 30 minutes d’entretien avec des inspecteurs de l’Éducation nationale et des conseillers pédagogiques, et voilà les volontaires propulsés à la tête d’une ou plusieurs classes à la rentrée, avec une semaine de formation au préalable, et un tutorat au fil de l’année. Et des postulants séduits : dans l’académie de Versailles, les créneaux de "jobs dating" proposés via Pôle Emploi à des demandeurs d'emploi ont très vite été remplis.

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Du côté des syndicats enseignants et des étudiants futurs professeurs, l’innovation fait grincer des dents. "Ce genre d’opération contribue à donner une image erronée du métier d’enseignant, dénonce Lili, 25 ans, qui prépare le Capes de lettres en Champagne-Ardenne. Comme si on pouvait devenir prof du jour au lendemain !"

"Je mets ma vie entre parenthèses pour préparer un concours difficile, donc je trouve très énervant de voir que des gens peuvent entrer aussi facilement dans le métier", lâche Margot, 24 ans, qui prépare son agrégation d’histoire-géographie en Isère.

"L’image que cela donne du métier est catastrophique, ajoute Antoine, 25 ans, en première année de MEEF à Grenoble. Certains feront peut-être très bien le boulot, mais beaucoup vont sans doute très vite arrêter en découvrant ce que c’est que de gérer une classe de 30 élèves."

Sigrid Gérardin, professeure en lycée professionnel et co-secrétaire du SNUEP-FSU explique "ne rien avoir contre les contractuels" : "Généralement ils sont bien accueillis par les équipes, mais nous manquons de temps pour les aider". Un constat partagé par Sophie Vénétitay, professeure de SES dans l'Essonne et secrétaire générale du SNES-FSU : "C’est violent et brutal. Beaucoup de ces contractuels se retrouvent en difficulté, et démissionnent au bout de quelques jours."

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Et pourtant la pratique qui consiste à envoyer des enseignants non formés devant des élèves ne date pas d’hier à l’Éducation nationale. Nombre de professeurs aujourd’hui titulaires sont ainsi entrés dans le métier, depuis… un demi-siècle. Ainsi de Claudine, qui, dans les années 70, à 18 ans, s’est retrouvée propulsée à la tête d’une classe unique avec sept niveaux différents, de la maternelle au CM2 : "Sans aucune formation que celle qui m’était donnée tous les jeudis, par l’inspecteur de l’Éducation nationale". Du job dating avant l’heure…

"On ne peut pas se satisfaire de recruter des professeurs de cette manière, mais dans certains territoires on n’a plus le choix, résume avec pragmatisme Gwenaël Surel, proviseur et secrétaire général adjoint du SNPDEN. Au moins les académies concernées n'attendent pas la catastrophe à la rentrée pour réagir."

Mais selon les syndicalistes interrogés, c’est toute l’entrée dans le métier qui est à revoir notamment parce que le concours et le statut de fonctionnaire ne font plus autant rêver. A défaut de revalorisation salariale rapide pour rendre le métier plus attractif auprès des jeunes, la pratique du job-dating pourrait bien être appelée à prospérer.

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