1. Léa, lycéenne et malvoyante : "Jusqu’en seconde, j’étais scolarisée dans des classes 'normales'"
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Léa, lycéenne et malvoyante : "Jusqu’en seconde, j’étais scolarisée dans des classes 'normales'"

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Léa : "On ne s’est jamais moqué de moi ou, en tout cas, je ne m’en suis pas rendu compte !'" // © Alexa Brunet/Transit pour l'Etudiant
Léa : "On ne s’est jamais moqué de moi ou, en tout cas, je ne m’en suis pas rendu compte !'" // © Alexa Brunet/Transit pour l'Etudiant

Léa, 15 ans et demi, est en première ES et interne au centre de rééducation pour les déficients visuels, à Clermont-Ferrand (63). Entre cours supplémentaires donnés par des professeurs spécialisés du lycée Jeanne-d’Arc, séances de rééducation et ateliers de cuisine, ses journées sont bien remplies. Son secret ? Sa bonne humeur communicative.

"À l’âge de 1 an, mes parents ne savaient pas ce que j’avais, mes yeux bougeaient dans tous les sens. J’ai été diagnostiquée déficiente visuelle : je suis achromate, cela signifie que je ne vois pas les couleurs, enfin, c’est ce que les voyants disent… Moi, je me suis inventé mes nuances, j’ai mes propres couleurs. C’est le rouge que je préfère d’ailleurs. J’ai aussi un nystagmus, qui se caractérise par des mouvements involontaires des yeux. J’ai une vision très réduite, je vois dans un champ limité. Et je suis photophobe, je ne supporte pas la lumière. Cela doit vous sembler beaucoup, mais moi, ça va ! Je porte des lunettes qui stabilisent mes yeux pour la vision de près, mais pas de loin. Je n’ai pas besoin de canne pour marcher dans la rue. Pour cela, il suffit que je connaisse un peu mon parcours, le quartier et les dangers que je peux y trouver. Et zou, c’est parti !"

"J’ai découvert le mot 'handicap' récemment, au lycée"

"J’ai suivi une scolarité normale avec des copains et des copines de mon village, dans des écoles que fréquentent tous les élèves. Les maîtresses se sont toujours débrouillées pour que je ne me sente pas à l’écart, décalée ou même handicapée. Tiens, c’est un mot que je n’aime pas trop, et surtout que j’ai découvert récemment, au lycée. Bien sûr, depuis mes plus jeunes années, je suis des cours au CRDV [centre de rééducation pour déficients visuels] à Clermont-Ferrand. Je venais un mercredi sur deux, pour la locomotion : apprendre à traverser la rue sans danger, reconnaître quand le feu tricolore est "rouge ou vert". J’avais aussi des séances de rééducation des yeux, avec un orthoptiste, et des cours d’informatique pour apprendre à saisir mes textes sur l’ordinateur sans regarder mes mains…

Léa suit régulièrement un cours d’informatique avec Chrystelle Buisson, enseignante spécialisée en nouvelles technologies.Léa suit régulièrement un cours d’informatique avec Chrystelle Buisson, enseignante spécialisée en nouvelles technologies. // © Alexa Brunet/Transit pour l'Etudiant

Alors oui, j’avais tout ça, et je comprenais bien que je devais compenser. Jusqu’en seconde, j’étais scolarisée à côté de chez moi en Corrèze, dans des classes 'normales'. La seule différence avec mes autres camarades ? Les professeurs devaient grossir le texte des cours : ma police, c’est l’Arial, corps 16 ou 18, en gras !"

"Mon emploi du temps est chargé, mais ça m’occupe"

"En arrivant au lycée, ma vie a un peu changé, mais pas en mal, je vous rassure. Je suis devenue interne au CRDV, où je venais précédemment le mercredi.Nous sommes 13 dans le groupe à mon étage. Nous suivons tous des études différentes : 4 vont au collège et au lycée et les autres suivent des formations professionnelles. J’adore ma vie ici. Je suis avec mes copains. On est assez libres, on peut sortir le mercredi après-midi à condition d’avoir le temps, de l’avoir demandé et d’avoir fini nos devoirs. Il n’y a pas d’études surveillées comme dans les internats ‘classiques’. J’ai des séances de locomotion et des cours pour apprendre à cuisiner ; des activités de la vie quotidienne en fait. Mais j’en ai de moins en moins parce que je me débrouille bien, je suis assez autonome. Avec les éducatrices, on goûte nos plats ensemble, on rigole, c’est un peu notre famille !

C’est sûr, je travaille beaucoup. Je suis accompagnée par des professeurs, spécialisés dans le suivi pédagogique pour les enfants malvoyants. Ils donnent des cours en plus – une heure dans chaque matière –, auxquels s’ajoutent des séances de sport adapté aux malvoyants, des leçons d’informatique. Mon emploi du temps est chargé, mais ça m’occupe ! Avec ces enseignants, je reprends les leçons du jour, nous corrigeons les fautes, nous reprenons les définitions que je n’ai pas réussi à lire au tableau. Ils me montrent également comment m’organiser. Cela m’aide beaucoup. J’ai un cours d’informatique : je n’aime pas trop ça, mais c’est nécessaire, et la professeure a raison d’insister. Pour les malvoyants, ces matériels et logiciels adaptés sont hyperimportants."

"Je n’ai pas de grosses difficultés, je ne travaille pas assez, c’est tout !"

"La différence avec les lycéens dits 'normaux' ? J’ai, en plus, les retranscriptions des cours. Comme je ne lis que les textes grossis, soit les professeurs les modifient eux-mêmes et me les donnent, soit ils les passent à Nadine, qui est transcriptrice. C’est une personne qui adapte en gros caractères ou transcrit en braille les documents avec des équivalences tactiles. Rien de compliqué : j’ai juste davantage de feuilles que les autres, c’est tout.

Au lycée, le rythme est plus soutenu qu’au collège. Mais ça va. Je n’ai pas de grosses difficultés, je ne travaille pas assez, c’est tout ! Cela dit, j’ai eu 11 de moyenne : c’est juste, juste. Cette année, c’est décidé, il faut que je me donne à fond. Je n’ai pas d’idées sur ce que je veux faire plus tard et, pour l’instant, je veux rester dans l’enseignement général. Alors, je m’accroche. En classe, je suis assise au premier rang, sinon je ne vois pas le tableau. Ainsi, quand l’enseignant dicte une définition qui est écrite au tableau, c’est mieux pour moi. Je vois les graphiques, mais pas toujours les légendes. Quand je ne vois vraiment rien et que le professeur ne répète pas, je prends la feuille de mon voisin. On s’arrange toujours"

“Je comprends que les autres élèves du lycée s’interrogent”

“Je n’ai jamais souffert de discrimination. On ne s’est jamais moqué de moi ou, en tout cas, je ne m’en suis pas rendu compte ! J’ai des lunettes jaunes, pour me protéger de la lumière, sinon je plisse les yeux tout le temps, je n’arrive pas à les ouvrir. Au début, en arrivant en seconde je ne voulais pas trop les mettre, parce que les autres posaient trop de questions, et je ne savais pas quoi répondre. Maintenant, avec mon ami Pierre, qui a les mêmes lunettes que moi, c’est plus facile. On est souvent ensemble, ça aide. Et quand on me demande pourquoi je porte ces lunettes, je dis que j’ai un problème de vue, c’est tout. C’est simple à partir du moment où les choses sont exprimées naturellement, sans gêne… Je comprends que les autres élèves s’interrogent. Si j’étais à leur place, je ferais de même. Il faut être tolérant ! Les professeurs ne font pas de différence non plus, sauf qu’ils viennent me voir pour vérifier que les documents sont correctement agrandis et que je vois bien les schémas au tableau. Ils ont l’habitude d’avoir des élèves malvoyants. Cette année, une seule professeure n’a jamais eu d’élève comme moi. La veille de la rentrée, l’orthoptiste a participé à une réunion avec le corps enseignant et elle leur a expliqué mes besoins. Moi, ça me rassure que les adultes soient au courant.”

Étudier avec un handicap

Les lycéens en situation de handicap peuvent étudier dans des établissements scolaires ordinaires, au plus près de leur domicile. En fin de troisième, l’équipe de suivi et l’enseignant référent de l’élève actualisent le PPS (projet personnalisé de scolarisation). Si le handicap survient en cours de scolarisation, il faut s’adresser à la MDPH (maison départementale des personnes handicapées) pour la demande d’un dossier.
Le PPS prévoit de faciliter la scolarité de l’élève. Le jeune bénéficie d’aides humaines (accompagnant, interprète en langue des signes), techniques (ordinateur avec synthèse vocale), de séances de rééducation, d’aménagements pour passer les contrôles. Il peut être dispensé de certains cours ou recevoir des enseignements adaptés.
Le CRDV (centre de rééducation pour déficients visuels) est implanté en Auvergne et dans les régions limitrophes. Scolarité, formation professionnelle, transcriptions, rééducations, soins, hébergement et restauration sont ses principales activités.
30, rue Sainte-Rose, 63038 Clermont-Ferrand cedex 1. Tél. : 04.73.31.80.00.
La MDPH (maison départementale des personnes handicapées) : lieu d’accueil, d’information et d’orientation. Vous y trouverez le formulaire de demande de dossier. Pour plus d’infos, consultez le site Internet de votre conseil départemental.
Aide Handicap École est une cellule d’aide et de soutien du ministère de l’Éducation nationale, s’adressant aux familles d’élèves handicapés.
Tél : 08.10.55.55.00 (prix d’un appel local), du lundi au vendredi : de 9 h à 12 h et de 13 h 30 à 17 h (sauf le week-end, numéro gratuit).