1. Une année à l'école des profs : "J'ai peur pour l'année prochaine"
Reportage

Une année à l'école des profs : "J'ai peur pour l'année prochaine"

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Maëli a été titularisée et sera professeure remplaçante l'an prochain. // © erwin canard
Maëli a été titularisée et sera professeure remplaçante l'an prochain. // © erwin canard

IMMERSION À L'ESPÉ. Épilogue. Fin de l'année pour les enseignants-stagiaires de lettres modernes en lycée. Quel regard portent-ils sur l'année écoulée ? Sont-ils titularisés et vont-ils, ainsi, devenir officiellement enseignants ? Maëli, Clémentine et Théo font un dernier point avant d'entamer un nouvel épisode de leur vie.

C'est une année qui se termine et, pour la plupart, une nouvelle vie qui commence. Celle de l'entrée "réelle" dans le monde professionnel et plus précisément dans le métier, le rôle et la posture de l'enseignant.

Début juillet 2018, les enseignants-stagiaires de France, dont ceux de l'Espé de Paris en lettres modernes affectés en lycée pour leur stage, ont reçu leurs résultats de master et la réponse à la question cruciale : sont-ils titularisés ou, autrement dit, sont-ils officiellement recrutés par l'État en tant que professeurs ? Cette réponse est le fruit d'une concertation d'un jury constitué de plusieurs enseignants nommés par le recteur qui évaluent l'année de stage en se basant sur les avis de l'inspecteur académique, du directeur de l'Espé et du chef d'établissement du stage.

Lire aussi les épisodes précédents :

– Épisode 1 : "Je suis impatient d'être devant mes élèves"
– Épisode 2 : "On voit qu'on patine un peu tous"
Épisode 3 : "On est débordé"
Épisode 4 : "J'ai pris confiance en moi"
Épisode 5 : "Je ne m'attendais pas à ce qu'enseigner me plaise autant"
Épisode 6 : Le tronc commun, "intéressant mais chronophage"
Épisode 7 : "Le mémoire m'a permis d'améliorer ma manière d'enseigner"

Beaucoup de titularisés

Le suspense est, pour la majorité, soutenable. En moyenne, seul un enseignant-stagiaire sur cent est licencié à la suite de l'année de stage. Le double est "renouvelé" : celles et ceux dans ce cas-là doivent recommencer leur année. Tous les autres sont titularisés.

Maëli, Clémentine et Théo ont tous trois été titularisés. Avec, en plus, d'excellentes notes pour leur stage : respectivement 15, 17 et 17 sur 20. Ils ont également validé leur master. L'année est donc réussie pour ces stagiaires, qui la jugent toutefois avec nuance : d'un côté, le stage, unanimement bien vécu, et de l'autre les cours à l'Espé, davantage la cible de critiques. "Je suis super contente de mon année de stage, d'avoir baigné dans le milieu professionnel, avec des collègues très présents pour moi", s'enthousiasme Maëli, rejointe par Théo : "Je suis content de ce qui s'est passé en classe et du rapport aux élèves. Cela s'est aussi très bien passé avec mes collègues."

"Contente d'en avoir fini avec l'Espé"

En revanche, les cours à l'Espé et, plus globalement, le cumul de ces cours avec le mi-temps en classe n'ont pas toujours été bien vécus. "Si l'Espé nous a donné quelques outils, notamment grâce aux cours de tutorat et de didactique, en revanche, les options n'étaient pas forcément utiles…", estime Maëli, contente d'en avoir "fini avec l'Espé". "Le plus difficile était la charge de travail, entre la préparation des cours, le mémoire, les cours à l'Espé…", renchérit Clémentine.

Un lourd emploi du temps regretté par la majorité des enseignants-stagiaires et dont la direction de l'école a bien conscience. "Le mi-temps en classe leur prend beaucoup de temps, admet Alain Frugière, le directeur de l'Espé de Paris. Les stagiaires veulent qu'on leur donne des séquences de cours tout prêtes. Nous devons certes leur donner des cours en ce sens mais pas seulement. Il faut aussi qu'ils apprennent à réfléchir à leur pratique, à faire des recherches."

Depuis la mise en place des Espé, en 2013, des progrès ont toutefois été réalisés, perfectionnant la formation. Un exemple, à Paris : "Nous avons essayé de faire en sorte que le mémoire tourne autour d'un problème professionnel rencontré, pour qu'il ne soit pas une contrainte mais un plus", explique Alain Frugière.

"J'ai appris à être plus souple"

En outre, la découverte du métier d'enseignant ne fut pas toujours aisée pour les stagiaires. Théo évoque ainsi une délicate "charge psychologique" : "Je n'avais pourtant pas des élèves difficiles, mais avec 37 dans une classe, on ne peut pas aider tout le monde de la même manière. J'avais alors un peu l'impression parfois d'abandonner des élèves, de faire de la sélection…"

Lire aussi : Exclusif. Les licenciements d'enseignants stagiaires ont doublé en trois ans

Une expérience de terrain qui a permis de se confronter à ses difficultés et sa réalité, au-delà des clichés : "Je me suis rendu compte qu'enseigner ne correspond pas forcément à nos représentations, admet Maëli. Les élèves ne sont pas simplement des êtres qui apprennent, mais que ce sont plein de cerveaux qui apprennent différemment." Et Clémentine d'ajouter : "Je suis arrivée avec plein d'a priori, notamment sur le fait qu'il fallait beaucoup cadrer les élèves, être sévère. Mais je me suis rendu compte que ce n'était pas toujours adapté à tous les élèves, ni tout le temps. J'ai appris à être plus souple et, du coup, les relations avec les élèves étaient meilleures."

"Pour l'an prochain, je ne sais rien"

Dans leur approche du métier, des cours et des élèves, les stagiaires ont pu constater leurs progrès, quasi semaine après semaine. "J'ai surtout appris à diversifier mes cours, à m'adapter aux élèves, à trouver des moyens de les intéresser tout le temps", indique Maëli. C'est également dans la préparation des cours que Clémentine s'est améliorée : "Au départ, j'étais beaucoup dans l'abstrait. Or, dans la réalité, les choses sont très différentes, il faut être plus concret. J'ai aussi appris à laisser un peu de côté ce que nous donnait l'Espé : les cours que l'on nous fournissait étaient surtout pour des élèves qui avaient un niveau bien plus élevé que les nôtres."

Conscients de n'être encore qu'au début de leur apprentissage du métier, les ex-stagiaires se sentent prêts à devenir enseignants à part entière. Non sans appréhension toutefois, notamment à cause de leur affectation pour l'an prochain. Tous seront TZR (titulaires sur zone de remplacement), autrement dit remplaçants sans poste fixe dans un établissement, avec l'éventualité d'enseigner dans plusieurs en même temps.

"À l'heure actuelle, je ne sais rien : dans quel type d'établissement (collège, lycée ?) je serai, quelles classes j'aurai, ni même si j'aurai un poste dès septembre ou si je devrai attendre un ou deux mois… Tout cela, je ne le saurai que début septembre… Impossible de préparer des cours en avance, c'est très stressant", s'inquiète Clémentine. Maëli est dans la même situation. "Une partie de moi est soulagée d'avoir terminé l'année, mais une autre a très peur de l'année prochaine", avoue-t-elle, d'autant que son "stage s'étant parfaitement déroulé, j'ai peur d'être déçue si ça se passe moins bien. De plus, j'aurais peut-être des collégiens et je n'ai jamais enseigné en collège…"

Un sentiment d'inconnu que partage Théo, en poste sur deux collèges différents situés à 1 heure 30 de son domicile : "Je vais voir comment cela va se passer à la rentrée. J'ai pensé à abandonner, car l'Espé était vraiment un poids, mais le fait que ce soit fini et de ne plus être en stage fait que j'ai l'espoir que cela aille mieux." Premiers éléments de réponse dans deux mois.

L'Etudiant en immersion à l'Espé

Comment les enseignants-stagiaires appréhendent-ils leur première année devant des élèves ? Comment vivent-ils cette année de M2 MEEF réputée lourde et difficile ?
Toute cette année scolaire 2017–2018, l'Etudiant vous amène au cœur de la promotion 2018 du M2 MEEF option lettres modernes de l'Espé (École supérieure du professorat et de l'éducation) de Paris (75), sur le campus Molitor (XVIe arrondissement). Vous suivrez les péripéties de la trentaine d'enseignants-stagiaires affectés en lycée, des cours qu'ils suivent… à ceux qu'ils donnent.