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Reportage

Beaux-Arts de Paris : après le concours d'entrée, la course à l'atelier

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L’atelier de l’artiste Pascale Marthine Tayou aux Beaux-Arts de Paris, par temps calme. // © Martin Rhodes
L’atelier de l’artiste Pascale Marthine Tayou aux Beaux-Arts de Paris, par temps calme. // © Martin Rhodes

Ils sont les maîtres des lieux. À l’ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Paris, les artistes-enseignants ont la liberté de choisir les étudiants qui intègrent leur atelier de pratiques artistiques. L’Etudiant a pu assister à des entretiens "de recrutement" d'un genre particulier...

Elles font le pied de grue depuis maintenant une heure. Évane, Lucie et Pauline tuent le temps en attendant le début des entretiens, prévu à 11 h. À l'ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Paris, les petits nouveaux ont plusieurs semaines pour trouver une place dans l'un des ateliers – des lieux de pratique, de création et d’expérimentation tenus par des artistes reconnus.

Aujourd'hui, les trois étudiantes espèrent convaincre la sculptrice Anne Rochette. Comme elles, une dizaine d'étudiants ont inscrit leur nom sur la liste placardée à l'entrée de l'atelier. Les entretiens, d’une durée d’environ 30 minutes, vont s'enchaîner tout au long de la journée. Celles et ceux qui ont passé cette étape parlent de "concours après le concours".

L’entretien prend une drôle de tournure

Pauline est la première à passer. L'atelier est en tous points conforme à l'image que l'on se fait d'un lieu de création, avec son immense baie vitrée, son plafond cathédrale blanc comme neige et son désordre généralisé. Anne Rochette reçoit sur un coin de table, devant les autres "candidats" et ses étudiants – "les Rochette" – qui peaufinent leur sculpture. Pauline ne se démonte pas : "Je pars de données infiniment petites ou infiniment grandes sur la démographie mondiale : par exemple, quatre naissances par seconde ou sept milliards d'êtres humains. Mes travaux donnent à voir, sous forme plastique, ces réalités que le cerveau humain peine à se représenter."

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Pauline est une jeune artiste qui travaille à la manière d'une scientifique. Elle compte, elle mesure, elle calcule. Ses planches et ses "bricolages", notamment réalisés à l'aide de papier millimétré et d'une calculatrice, ne tardent pas à attirer "les Rochette" autour de la table. L'entretien prend alors une drôle de tournure. Chacun y va de son commentaire et les questions fusent. L'esprit d'un atelier se manifeste dès ce moment-là.

À l'ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Paris, Pauline présente son travail à l’artiste Anne Rochette. // © Martin Rhodes
À l'ENSBA (École nationale supérieure des beaux-arts) de Paris, Pauline présente son travail à l’artiste Anne Rochette. // © Martin Rhodes

Pauline, qui a déjà essuyé des refus dans deux ateliers, n'aura pas de réponse définitive avant deux ou trois jours. Réputée pour sa bienveillance, Anne Rochette y va avec des pincettes. "L'artiste n'est pas un infographiste. J'aimerais voir plus de toi et plus de liberté dans ta pratique", conseille-t-elle, avant de recommander à l’étudiante en première année de frapper à la porte d'à côté, c’est-à-dire à l'atelier du plasticien Pascale Marthine Tayou. Jimmy, un jeune Thaïlandais fou de photographie, prend sa place devant la sculptrice.

"Le choix de l’atelier n’est pas un contrat de mariage"

À la pause café, Anne Rochette explique comment elle fait "son marché" : "Je me demande surtout si je peux être utile. Certains étudiants ont besoin d’un jugement tranché : c’est bien ou pas bien. D’autres, et ceux-là ont plus de chance avec moi, aiment être questionnés." Puis, après un temps de réflexion : "Il m’arrive de me tromper dans le casting, mais le choix de l’atelier n’est pas un contrat de mariage. Les étudiants peuvent aller voir ailleurs, demander conseil à d’autres artistes, et même changer de crèmerie en cours d’année." L’atelier d’Anne Rochette peut accueillir 25 étudiants et seulement six places sont encore disponibles…

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Certains ateliers ne sont pas encore ouverts, quand d’autres affichent déjà complets. En ce début d’année, les étudiants admis à l'école sont comme des papillons qui butinent de l'un à l'autre. Ils sont perdus, mais ils s’entendent pour dire que les anciens les conseillent beaucoup. Chaque lieu de création est un monde en soi et les rumeurs vont bon train. Tel artiste ne serait pas souvent là, tel autre serait "bordélique"… D’où la nécessité de bien choisir. Dans les couloirs alambiqués de l’établissement, on croise Farid, un jeune homme souriant qui s’est installé dans l’antre de l’artiste Bojan Sarcevic.

Aux Beaux-Arts de Paris, Farid a posé ses valises dans l’atelier Bojan Sarcevic. // © Martin Rhodes
Aux Beaux-Arts de Paris, Farid a posé ses valises dans l’atelier Bojan Sarcevic. // © Martin Rhodes

Il raconte son entretien. "Bojan était dans le jury de mon oral d’admission. À l'entretien, je m’apprêtais à ouvrir mon carton à dessins quand Bojan m’a dit : "Pas la peine, je me souviens de ton travail et tu es le bienvenu."" En moins de trois minutes, l’affaire était pliée. Le jeune homme ne compte pas en rester là. Il a également des vues sur l’atelier d’Ann Veronica Janssens, "pour avoir plus de place et échanger avec plus d’étudiants". À l'ENSBA, il est possible de rester dans un seul atelier durant toute sa scolarité ou en changer en cours de route.

Galère temporaire

C'est alors que Pauline sort tout juste de son deuxième entretien. C’est encore non. Selon l’artiste Claude Closky, la jeune femme ne pourra pas suivre le rythme intensif d’un projet par semaine. "J’ai réussi un concours difficile, je suis entrée dans l’école et pourtant je galère pour y trouver ma place. Je me sens quelque peu découragée alors même que l’année n’a pas encore commencé", confie l'étudiante.

Un découragement qui fait sourire les étudiants en deuxième année. "On est tous passés par là", relativise An. La jeune femme, passionnée de sculpture, a récemment changé d’atelier pour s’installer chez Pascale Marthine Tayou (présent une fois par mois à l'école). "Au début de la première année, on a des fourmis dans les mains, on est très impatient de créer. Personnellement, je me sentais comme une plante qui ne demande qu’à pousser", confie An. Avant d’ajouter : "Ici, le terreau ne manque pas et les étudiants finissent toujours par trouver un petit coin d’atelier."