1. Comment je suis devenue championne d’escrime
Portrait

Comment je suis devenue championne d’escrime

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Si Astrid excelle au fleuret, elle se distingue aussi dans sa vie professionnelle : ingénieure dans l’aérospatial et auteure de livres pour la jeunesse. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant
Si Astrid excelle au fleuret, elle se distingue aussi dans sa vie professionnelle : ingénieure dans l’aérospatial et auteure de livres pour la jeunesse. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant

Sur les pistes depuis l’âge de 5 ans, Astrid Guyart collectionne les médailles dans sa discipline, le fleuret. Un succès dû à ses entraînements assidus, qu’elle a menés de front avec ses études d’ingénieur.

À 34 ans, Astrid Guyart a déjà vingt-neuf ans d'escrime derrière elle ! C'est en accompagnant sa mère, qui allait chercher son grand frère Brice – champion olympique en 2000 et 2004 – à son club du Vésinet (78), qu'elle s'est intéressée à ce sport. "J'étais 'mademoiselle Moi aussi', se souvient-elle en souriant. Dès que j'ai eu l'âge de débuter, à 5 ans, un maître d'armes m'a mis un fleuret entre les mains." Pas d'hésitation entre les armes : le club ne proposait ni l'épée ni le sabre.

Quand elle regarde les Jeux olympiques d'Atlanta, en 1996, Astrid se rend compte qu'elle a très envie de vivre un jour cette compétition. Mais avant d'en arriver là, elle a encore du chemin à parcourir... ou plutôt, des pistes à fouler !

Première grosse émotion : quand, à 15 ans, elle reçoit un coup de fil pour lui faire part de sa première sélection en équipe de France pour la Coupe du monde junior d'escrime, en Italie. "Il s'agissait d'un double surclassement, car j'étais minime à l'époque. C'était le premier doigt dans l'engrenage..."

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"Ma curiosité naturelle m'a fait choisir les sciences"

Élève au lycée Alain, du Vésinet, la jeune fille suit les cours sans difficulté. "J'aimais la philo et les dissertations, mais ma curiosité naturelle m'a fait choisir les sciences." Parmi les questions qui l'interrogent : "D'où vient-on ? Pourquoi sommes-nous sur Terre ?" Elle décroche un bac S mention bien en 2000.

Parallèlement, Astrid poursuit son entraînement deux soirs par semaine de 20 heures à 22 h 30, "en mode 'loisirs ++', car j'avais quand même droit à des séances personnelles et des compétitions les week-ends", précise la fleurettiste.

Le haut niveau s'est imposé naturellement. Après son bac, Astrid postule à une école d'ingénieurs généraliste avec une classe prépa intégrée, l'EPF, à Sceaux, non loin du CREPS (centre de ressources, d'expertise et de performance sportives d'Île-de-France), à Chatenay-Malabry (92), son centre d'entraînement. "C'est le pôle senior où toutes les filles s'entraînaient : elles avaient en moyenne dix ans de plus que moi, raconte Astrid. Donc en plus de me faire ratatiner en prépa, je me faisais ratatiner à l'entraînement...", plaisante-t-elle.

"Un claquage en allant en cours !"

Le rythme s'accélère : elle croise le fer tous les jours après les cours. Une fois l'entraînement terminé, elle s'attelle à ses devoirs. "C'est vrai que c'était très dur. Un jour, je me suis même blessée en marchant : un claquage en allant en cours !" Une blessure qui instille le doute sur le fait de poursuivre ce rythme intensif. "Mais quand je me suis imaginée quitter soit l'école d'ingénieurs, soit l'escrime... je me suis rendu compte que c'était un choix impossible."

Une double vie qu'elle doit au directeur de l'EPF de l'époque, Alain Jeneveau. Astrid lui rend hommage, la voix pleine de reconnaissance : "À la journée portes ouvertes de l'école, j'expliquais mon cas en demandant s'il était possible d'avoir des aménagements, et l'on me répondait par la négative. Ma mère m'a traînée jusqu'au directeur... Je lui ai parlé de mon projet olympique, et il a répondu : 'Vous m'intéressez !'

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"Je n'ai pas eu à choisir entre l'escrime et l'aéronautique"

Résultat : Astrid a pu faire son cycle d'ingénieur en quatre ans et demi au lieu de trois, rattraper ses partiels à l'oral et travailler en binôme plutôt qu'en trinôme. Quant au stage obligatoire à l'étranger, elle en a été dispensée : "Alain Jeneveau a estimé que toutes mes compétitions d'escrime à l'étranger constituaient déjà une expérience internationale."

Un soulagement pour la jeune femme : "Je n'ai pas eu à choisir entre l'escrime et l'aéronautique." L'aéronautique et l'aérospatial, c'est en effet la spécialisation que la fleurettiste a choisie. "C'était pour moi une évidence. Le domaine spatial me fascine et m'apaise."

Elle quitte l'EPF en 2006, avec son diplôme et les félicitations du jury, et débute sa carrière d'ingénieur chez Airbus Safran Launchers. Son poste, au bureau d'études de la construction des véhicules spatiaux, consiste alors à s'occuper du design et des aménagements intérieurs de la fusée Ariane 6 et de modules martiens. Là encore, son profil de sportive de haut niveau est reconnu et elle obtient un aménagement de son contrat : les mardi et jeudi, elle délaisse l'espace pour les pistes de l'INSEP (Institut national du sport, de l'expertise et de la performance), où s'entraînent les équipes de France.

"Je suis désolée, cocotte, mais là, les JO sont pour nous !"

Un temps partiel qui lui permet de se préparer aux JO de Pékin de 2008. Cette année-là, elle n'est que remplaçante dans l'équipe de France : "C'était déjà une belle expérience", reconnaît-elle. Mais c'est au moment des JO de Londres, en 2012, qu'elle ressent pleinement l'ampleur de l'événement. "Il y avait une telle pression !, s'exclame-t-elle. Je me suis dit que c'étaient mes JO, que je méritais d'être là."

Avec une qualification sur le fil du rasoir en équipe de France, quatre mois avant les Jeux. "Nous étions à deux points d'écart de nos adversaires de l'équipe hongroise, et nous nous sommes qualifiées chez elles... Difficile de faire plus stressant", commente celle qui sera l'année suivante vice-championne du monde.

Ce jour-là, quand elle se branche sur le premier match et qu'elle fait face à son adversaire, Astrid lui adresse ces mots, intérieurement : "Je suis désolée, cocotte, mais là, les JO sont pour nous, tu ne me toucheras pas !" Un moment fort qu'elle n'oubliera pas de sitôt : "C'est fou l'intensité qu'on sait mettre sur un match décisif."
Aux jeux qui s'ensuivent, Astrid arrive dixième à l'épreuve individuelle et quatrième à l'épreuve par équipes. "C'est dans ces moments-là que l'on va au-delà de soi, et on découvre des choses, car on n'a jamais vécu cela avant."

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"J'aime bien manger et boire du bon vin avec mes amis"

Qu'elle gagne ou qu'elle fasse une contre-performance, cela n'a pas beaucoup d'impact sur son portefeuille : impossible de gagner sa vie grâce aux compétitions d'escrime, même avec une trentaine de médailles à son palmarès dans les championnats de France, d'Europe ou du monde ! Une bien maigre reconnaissance, compte tenu de l'investissement physique et mental. Sans compter le stress généré par un emploi du temps très chargé, partagé entre son métier et sa passion.

Comment ne pas craquer, dans ces conditions ? "Je sais dire non lorsque ce n'est pas possible, souligne Astrid. Et quand je fais quelque chose, je le fais à fond : ma concentration me rend efficace."
L'escrimeuse s'accorde aussi des loisirs, comme la pêche, la lecture ou la table : "J'aime bien manger et boire du bon vin avec mes amis", confie la championne de fleuret.

"J'ai toujours su que j'écrirais"

Qualifiée pour les JO de Rio de l'été 2016, où elle décrochera la sixième place, elle est détachée de son poste chez Airbus Safran Launchers. Une année d'entraînement intensif durant laquelle elle se lance dans un projet littéraire pour la jeunesse, en rapport avec le sport. "J'ai toujours su que j'écrirais, simplement je ne pensais pas que ce serait si tôt", s'amuse Astrid.

Ce sont finalement trois livres qui sont parus, en mars 2017 dans la collection "Les Incroyables Rencontres de Jo", destinée aux 6-10 ans [éditions du Cherche-Midi]. Des histoires inspirées directement de ses expériences de sportive de haut niveau. "Je suis arrivée à un moment de ma vie où j'ai envie de transmettre et ces livres y participent", justifie la championne.
À 34 ans, la fleurettiste ne compte pas encore se retirer de la compétition. "Ce qui est sûr, c'est que l'escrime fera toujours partie de ma vie, c'est dans mon ADN !"

Comment devenir champion d'escrime

"Il faut être dans un club et avoir un bon entraîneur. En dehors de cela, il n'y a pas de gabarit, de caractère ou de style de jeu qui prévalent, assure Astrid Guyart. Le plus important est de savoir s'adapter : c'est comme dans la vie ! Un conseil, peut-être : contrairement aux études, où on nous demande d'être cartésien, en escrime, il faut suivre son instinct. Ressentir plus que penser et se laisser aller à ses intuitions."

Son parcours en 5 dates

2000
Bac S mention bien.

2003
Médaille d’or en fleuret, coupe du monde junior, à Lyon.

2006
Diplômée de l’EPF, école d’ingénieurs.

2012
Quatrième par équipes et dixième en individuel aux JO de Londres.

2016
Sixième en individuel aux JO de Rio.