1. Les 20 ans d'Abd Al Malik
Interview

Les 20 ans d'Abd Al Malik

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À 20 ans, le gamin de la cité du Neuhof à Strasbourg suivait des études de philosophie à l’université, tout en faisant déjà des concerts et des albums avec NAP, le groupe qu’il avait fondé à l’âge de 13 ans. Souvenirs d’un rappeur-slameur qui fait rimer quartier avec sensibilité.

Quels souvenirs gardez-vous de vos années au lycée ?

 
J’ai kiffé. J’avais envie d’apprendre, j’étais heureux d’aller en cours. J’allais à Notre-Dame-des-Mineurs au centre-ville de Strasbourg. J’étais dans le privé depuis le collège, parce qu’en CM1 l’institutrice avait convoqué ma mère pour lui dire de ne pas me laisser dans le collège du quartier du Neuhof, où j’habitais. Ma mère lui a d’abord dit qu’on n’avait pas les moyens, mais l’enseignante a évoqué la possibilité d’avoir une bourse. Au lycée, j’ai eu des profs incroyables, vraiment remarquables.


L’un d’eux vous a-t-il particulièrement marqué ?

 
Monsieur Miry, mon professeur de latin, français et culture religieuse, nous faisait des versions latines en nous plongeant dans le contexte de l’époque. Nous lisions Marc Aurèle et Sénèque. Il y a eu aussi M. Le Borgne, mais lui, c’était au collège. Il enseignait l’anglais et la culture religieuse. Un jour, en 5ème, il est entré en classe et a dit : "Que leur reste-t-il puisqu’ils obéissent ? Il leur reste l’opinion." Avec lui, j’ai découvert Alain. C’était incroyable. Ses cours, c’était le Cercle des poètes disparus !


Que vouliez-vous faire lorsque vous étiez au lycée ?

 
Je voulais être un éternel étudiant. Apprendre, toujours… Mais il y avait déjà la musique et mon groupe NAP [New African Poets, NDLR], avec qui je suis depuis l’âge de 13 ans. Nous faisions des concerts et étions des stars locales. Cela a pris beaucoup de place. En 1ère, j’ai eu envie d’arrêter l’école. J’en ai parlé à M. Miry, qui m’a conseillé d’arrêter quand j’aurais le bac. Comme je l’admirais et le respectais, je l’ai écouté. En terminale j’ai découvert la philosophie et je me suis demandé comment j’avais pu faire sans. J’ai passé mon bac littéraire en ratant de peu la mention, à cause d’un 2 ou 3 en allemand, parce que j’avais des bonnes notes partout ailleurs. J’ai eu 17 en philo, la meilleure note du département.


Vous avez donc opté pour les études de philosophie à l’université de Strasbourg…

 
J’ai d’abord choisi lettres classiques et philo en option. Mais à la fin du 1er semestre, ma matière optionnelle est devenue ma matière principale. C’était comme une évidence. J’avais là encore des professeurs formidables, qui avaient le sens de la mise en scène, du spectacle. Ils faisaient le show. Je me souviens aussi d’un professeur de versification. Il avait dit : "Il ne faut pas rimer pour l’œil mais pour l’oreille." J’y pense souvent. C’est aussi à cette époque-là que j’ai rencontré de très bons potes : Épictète, Rimbaud, Deleuze, Sartre, Camus, Césaire… Mais la musique a pris encore plus de place lorsque j’étais à l’université. J’étais en 1ère année quand le 1er album de NAP est sorti. Ensuite, de 1996 à 2000, nous en avons sorti 1 par an et nous sommes partis en tournée à chaque album. Je n’ai pas fini ma licence. Il a fallu choisir. Parfois je le regrette un peu… En 1998, nous avons sorti l’album la Fin du monde. C’était un changement important. La fin du monde de l’enfance. En 1999, j’ai eu mon 1er appart à Paris. Le début de beaucoup de changements pour nous tous. Les mariages, les enfants… Mais nous sommes toujours ensemble.


À quel âge avez-vous commencé à écrire ?

 
Gamin, j’étais dyslexique. Je confondais notamment le p et le b, le t et le d. J’ai été suivi par une orthophoniste, et quand je suis sorti de ça, j’ai commencé à lire énormément et à écrire, tous les jours, sur tout. Dans ma cité, le problème, c’était l’héroïne. Beaucoup de proches, de voisins, d’amis sont tombés dedans. Certains sont morts, d’autres ont été à l’asile. Et puis nous avions des rapports tendus avec la police. Au Neuhof, dans le contexte dans lequel nous vivions, une erreur pouvait se transformer en drame. L’écriture a joué un rôle très important. Je tenais un journal intime. J’ai toujours assumé ma sensibilité. J’étais très fleur bleue. Les films que j’allais voir au cinéma étaient du genre Nuit blanche à Seattle ou Quand Harry rencontre Sally. J’ai toujours eu beaucoup de respect et un rapport particulier, très sérieux, avec les filles. Sans doute est-ce lié au respect que j’ai toujours eu pour ma mère. Je me suis marié à 22 ans avec Wallen, rencontrée dans le monde de la musique.


Vos parents suivaient-ils particulièrement vos études ?

 
Mes parents se sont séparés quand j’étais gamin. Ma mère a élevé seule 7 enfants, 6 garçons et 1 fille. Elle travaillait beaucoup, dans le ­nettoyage. Nous étions souvent seuls et elle ne savait pas que nous faisions des bêtises. J’ai été un peu double, à la fois un gamin de la cité comme les autres, et l’enfant modèle, pour ma mère. Cela passait beaucoup par les résultats scolaires. J’ai toujours été bon élève et travailleur. Il me semble que j’ai pris l’habitude de travailler beaucoup lorsque j’ai dû faire des efforts pour vaincre la dyslexie. Au fond, je pense que je travaillais en me disant que si je ne le faisais pas, cela pourrait revenir. Et aussi parce que ma mère a toujours été combative. À l’époque, elle voulait que je sois médecin ou avocat, comme toutes les mères, je crois. Aujourd’hui, ma mère est fière de moi, mais toujours moins que je ne le suis d’elle.


Quel est le meilleur conseil que l’on vous ait donné ?

 
Sans doute celui de M. Miry, qui m’a dit d’aller jusqu’au bac lorsque je voulais arrêter. Plus tard, lorsque j’étais dans un moment difficile et où je doutais, un type m’a dit qu’il ne fallait pas douter de son talent. C’était très important, parce que des moments difficiles, il y en a forcément dans la musique. C’est un domaine où l’échec est courant. Le succès est un accident.


Lorsque le succès arrive, est-il possible de ne pas attraper la "grosse tête" ?

 
Le gros succès, avec des ventes de disques importantes, est venu tard, en 2006. J’avais déjà eu des minisuccès avant avec le groupe NAP. Nous vivions tous au Neuhof et quand nous retournions dans la cité après une tournée, nous avions tous les mêmes problèmes. Parfois, nous rentrions pour apprendre ­qu’untel était mort… Depuis, même si j’ai mené des projets solos, ils sont toujours avec moi. Mon grand frère, Bilal, qui compose, a eu un rôle important. C’est avec lui que j’ai rencontré l’Islam et la spiritualité. Ceci dit, le reste de ma famille, catholique, a aussi joué et joue toujours un rôle central.


Quels conseils vous demandent les jeunes qui viennent vous voir ?

 
Ils viennent chercher de l’espoir. Je leur dis qu’il faut continuer ses études au maximum, quoi qu’il advienne, pour pouvoir comprendre le monde, trouver sa place, s’épanouir, et ne jamais faire les choses par dépit. Il est vrai que ce sont les études qui m’ont apporté le bagage nécessaire pour écrire mes textes. Quand je retourne au Neuhof, je croise des gamins qui me disent qu’avant ils ne calculaient pas l’école, mais qu’ils y croient parce qu’ils me connaissent. C’est merveilleux ! C’est un honneur fou qui m’émeut profondément.


Et si c’était à refaire ?

 
Je ferais la même chose, de A à Z, même s’il y a des choses dont je ne suis pas fier. La spiritualité me permet de ne pas les appréhender sous l’angle du bien et du mal, mais en fonction des leçons que l’on en tire.


Biographie express
1975 : naissance à Paris, le 14 mars
1993 : bac littéraire
1994 : Trop beau pour être vrai, 1 er disque de NAP
1996 : DEUG de philosophie . La Racaille sort un disque, 1 er album de NAP.
1998 : épouse la chanteuse Wallen. Sortie de la Fin du monde, album de NAP
1999 : le Boulevard des rêves brisés, album de NAP. S’installe à Paris
2000 : À l’intérieur de Nous, album de NAP
2004 : le Face-à-Face des cœurs, album d’Abd Al Malik. Parution de son livre Qu’Allah bénisse la France, publié par Albin Michel
2006 : sortie de Gibraltar, album de musiques urbaines de l’année aux Victoires de la musique. Vendu à plus de 250.000 exemplaires, il lui vaut le prix Constantin, prix du talent émergent le plus marquant de l’année
2008 : Dante, son 3ème album solo. Reçoit la médaille de Chevalier des Arts et Lettres
2010 : Château Rouge, album solo
 



Et si c’était à refaire ?

Abd Al Malik a passé le T.O. P, le test d’orientation de l’Étudiant. Ses résultats correspondent-ils à son parcours de rappeur-slameur qui œuvre pour la paix ?


Son bilan T.O. P

Un profil "Artiste/Investigateur" tendance "Social" : voilà à quoi correspondent les pôles de compétence majeurs d’Abd Al Malik. Des atouts qui collent parfaitement à son parcours de musicien enrichi d’études de lettres et de philo.


> Pôle "Artiste" : pôle de l’affectif, il caractérise des personnes sensibles, intuitives, capables de se passionner et qui ont besoin d’aimer vraiment ce qu’elles font. Cette affectivité peut se traduire par de la créativité, un goût pour les activités artistiques. Les personnes dont le pôle "Artiste" est dominant ont besoin de s’exprimer dans leur métier.

> Pôle "Investigateur" : pôle de la réflexion, il démontre un réel goût d’apprendre, d’acquérir du savoir, des connaissances. Il correspond ­également au goût de chercher et d’approfondir, comme à celui de raisonner et de résoudre. Bref, c’est le pôle de celles et ceux qui cherchent à comprendre.

> Pôle "Social" : contact, communication, écoute, aide sont quelques-uns des mots clés que l’on trouve derrière le pôle "Social". Il révèle souvent un besoin de se sentir utile : aider, transmettre, guérir… plus largement, exercer un métier tourné vers les autres.


Son profil, son métier…

Il n’est pas étonnant que les pôles "Artiste" et "Investigateur" se disputent la 1ère place dans le bilan T.O. P d’Abd Al Malik, qui met au 1er plan de son travail de compositeur un message d’amour et de paix, porteur de sens. C’est en effet le profil d’une personne qui cherche avant tout à comprendre le sens de la vie qui ressort de ses résultats.

Son pôle "Investigation" est particulièrement fort pour l’aptitude à raisonner, le besoin de tergiverser, de se poser des questions et de comprendre, et explique son passage par des études de philosophie et lettres. Son bilan indique un potentiel littéraire et intellectuel. Son pôle "Social", arrivé en 3ème position, est très élevé sur le besoin de dévouement, de se sentir utile aux autres, d’aider comme de transmettre.

Les résultats détaillés montrent par ailleurs un pôle "Entreprenant" non négligeable, qui traduit sa volonté de se dépasser, sa capacité à entreprendre et à convaincre. Ils révèlent aussi un esprit technique, un goût pour la réalisation concrète, un besoin de voir le résultat de ce qu’il fait, un esprit méthodique et des aptitudes à s’organiser. Idées, sens affectif, sens de l’esthétique, chercher, comprendre, transmettre sont les mots clés du profil d’Abd Al Malik.