1. Les 20 ans de Delphine de Vigan
Interview

Les 20 ans de Delphine de Vigan

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Delphine de Vigan // © LDD
Delphine de Vigan // © LDD
Souffrant d’anorexie pendant sa seconde année de prépa littéraire, Delphine de Vigan a commencé à renaître à l’âge de 20 ans. L’auteure de Rien ne s’oppose à la nuit (prix Renaudot des lycéens 2011) revient sur son parcours d’études. Un parcours intimement lié à une vie familiale complexe.


Comment avez-vous vécu vos années lycée ?

 
C’était une période difficile sur le plan familial, mais je garde un bon souvenir du lycée Napoléon, à L’Aigle, une petite ville de l’Orne. Pendant mon année de troisième, ma mère avait été hospitalisée en psychiatrie et nous avions été, ma sœur et moi, parachutées chez mon père, en Normandie. Le lycée a été un endroit de paix et une bouffée d’oxygène… J’ai compris à ce moment-là que le travail était le ticket de sortie, le moyen de prendre mon envol et d’échapper à la famille…


Quelles études envisagiez-vous alors ?

 
J’avais pensé à Sciences po, mais ce n’était pas financé… Puis, j’ai eu l’idée de faire hypokhâgne et khâgne pour entrer à Normale sup. Comme ces études sont rémunérées, je me suis dit que cela me permettrait de revenir à Paris.


Au lycée, quelles étaient vos matières préférées ?

 
Les lettres, la philo, l’anglais. Et grâce à de bons professeurs – et peut-être parce qu’il y avait moins d’enjeux en série A4 [ancien bac littéraire "langues et maths", NDLR] –, j’ai retrouvé le goût pour les maths au lycée, alors que j’étais nulle au collège.


Y a–t-il d’autres professeurs qui vous ont laissé un souvenir positif ?

 
Mon professeur de lettres, un passionné qui savait rendre accessibles et contemporains des auteurs très classiques, m’a vraiment donné le goût de la littérature. Il avait aussi une fantaisie très séduisante. Et puis, il y a eu M. Grudet, mon professeur d’allemand. C’était ma première langue, mais je suis arrivée au lycée avec un très mauvais niveau. Il m’a prise sous son aile et a déployé tout ce qui était en son pouvoir pour me faire remonter. Autant labourer la mer ! Il m’a finalement donné un excellent conseil : prendre l’anglais comme première langue au bac !


Quelle place avait la lecture dans votre vie de lycéenne ?

 
Je me réfugiais beaucoup dans la lecture. J’ai à peu près tout lu de Maupassant, Flaubert, Dostoïevski et Balzac. En A4, nous étions très peu à être vraiment là pour les lettres. Les autres étaient là à cause de la sélection par les maths. J’ai eu de belles rencontres avec des élèves avec lesquels je partageais beaucoup ce goût de la lecture.


Vos années de prépa ont aussi été des années de plongée dans la maladie…

 
Les prémices de mon anorexie datent d’hypokhâgne, et l’année de khâgne a été celle d’un amaigrissement très important. J’ai passé le concours de Normale sup dans un état physique très grave. J’ai été sous-admissible. J’aurais dû redoubler au lycée Fénelon où j’étais, mais j’ai été hospitalisée pendant 6 mois après le concours. L’année qui a suivi ma sortie de l’hôpital a été l’une des plus terribles : j’avais l’impression d’avoir foutu ma vie en l’air.


Comprenez-vous aujourd’hui ce qui vous a mené à l’anorexie ?

 
C’est difficile à résumer en quelques mots. J’en ai fait un livre [Jours sans faim]. Je pense que j’étais une petite fille qui a grandi trop vite. J’ai eu mon bac avec un an d’avance et j’ai quitté mes parents à 17 ans. Mais, d’une certaine manière, ma maladie a aidé ma mère à sortir de la sienne. Elle est alors redevenue la mère et moi l’enfant, ce qui n’avait pas été le cas depuis longtemps.


Quand avez-vous repris vos études ?

 
Après l’hôpital, je ne me voyais pas reprendre une khâgne. J’étais sortie de l’idée de compétition… Grâce au soutien d’une tante et d’un oncle, j’ai pu faire un DUT [diplôme universitaire de technologie] information-communication, à la suite duquel j’ai trouvé du travail dans une société d’études. C’était une entreprise solidaire, fraternelle, dynamique, créative… J’y ai appris à travailler et à vivre. Après 5 ans, j’ai repris des études par la formation continue : une licence puis une maîtrise de gestion des ressources humaines et communication interne au Celsa [École des hautes études en sciences de l’information et de la communication]. J’ai ensuite monté un département spécialisé en observation sociale en entreprise dans un institut indépendant.


À quel âge avez-vous commencé à écrire ?

 
Vers 12 ans. Un journal intime, que j’ai tenu jusqu’à la naissance de ma fille. Le contenu, d’abord très autocentré, est devenu plus ouvert. J’ai retrouvé, il y a peu de temps, un film super 8 dans lequel je joue, à 12 ans, le rôle d’une romancière très connue, traduite dans de nombreuses langues et complètement allumée !


Aviez-vous déjà l’idée d’être publiée à 12 ans ?

 
Je ne pense pas. Il me semble que j’ai eu la volonté de construire une histoire pour être publiée à 29 ans, lorsque j’ai cessé d’écrire mon journal intime. Alors, l’écriture est revenue, sous une forme pas du tout quotidienne. J’ai écrit un roman humoristique, qui n’a pas été publié, mais j’ai été encouragée par Grasset, mon premier éditeur. Il m’avait dit que c’était très compliqué de repartir sur ce premier jet et il m’avait conseillé de mener un autre projet. J’ai écrit Jours sans faim, mon premier roman publié, inspiré de mon expérience personnelle de jeune femme anorexique. Je me suis alors replongée dans mon journal intime, pour y retrouver des détails physiques et physiologiques.


Quel conseil donneriez-vous à ceux qui souhaitent écrire et en vivre ?

 
Écrire est une chose, en vivre en est une autre. Le meilleur conseil pour apprendre à écrire, c’est d’écrire. Il faut découvrir sa propre trajectoire, son propre style, son rythme. Pour certains, c’est miraculeux, mais j’ai l’impression que la plupart des auteurs le découvrent peu à peu. En ce qui me concerne, j’ai le sentiment de progresser à mesure que j’écris, et que j’écris de plus en plus. Mais il ne faut pas écrire pour en vivre. Parce que c’est très rare. Et parce qu’il ne faut pas en être prisonnier. Vivre de l’écriture peut être une contrainte qui modifie votre écriture.

J’ai la chance d’en vivre depuis 3 ou 4 ans, mais j’ai écrit mes 4 premiers romans tout en travaillant et en pensant que ce serait toujours ainsi. C’était contraignant du point de vue du rythme, mais je le vivais comme une forme de liberté, parce que l’écriture n’était pas censée me rapporter de l’argent. Écrire n’est pas fait pour cela. Je ne pense jamais à mon public lorsque j’écris, sinon, c’est une prison. Désormais, j’ai la grande chance de pouvoir prendre trois ans pour écrire un livre. C’est un long tunnel de solitude.


Cette solitude dans le travail n’est-elle pas parfois pesante ?

 
La dimension collective pourrait me manquer mais j’ai la joie de travailler sur un projet de film, donc un projet collectif ! On me dit souvent que j’ai une écriture visuelle et cinématographique, mais lorsque j’écris des livres, c’est précisément parce que je n’ai pas l’idée d’en faire un film. Là, j’ai eu une idée de film et j’ai écrit un scénario original. L’histoire est à l’inverse de mon univers romanesque. Il s’agit d’une comédie.


Et si c’était à refaire, que changeriez-vous depuis vos années lycée ?

 
Le plus marquant, c’est le plus intime. L’anorexie a été une forme de renaissance, très douloureuse – et je ne conseille à personne la méthode –, mais il fallait sans doute en passer par là pour mieux me connaître et comprendre ce qui clochait. Du coup, les études ont été un peu secondaires, mais la dimension personnelle a été nécessaire. Je n’ai donc aucun regret. Si on exclut cette dimension, j’irais à l’université, pour faire des études de lettres poussées. Cette notion d’approfondissement est quelque chose qui m’a toujours un peu manqué. Peut-être que j’y retournerai un jour… Même si l’écriture, la lecture et le cinéma m’apportent beaucoup intellectuellement.
  

Une cascade de prix

- Rien ne s’oppose à la nuit : prix du Roman Fnac 2011, prix du Roman France Télévisions 2011, prix Renaudot des lycéens 2011, grand prix des Lectrices Elle 2012.
- Les Heures souterraines : prix des Lecteurs de Corse 2010.
- No et moi : prix des Librairies 2009, prix du Rotary International 2009.
- Un soir en décembre : prix Saint-Valentin 2006.

Biographie express
1966 : naissance, le 1er mars, à Boulogne-Billancourt (92).
1978 : commence son journal intime (elle arrêtera en 1995).
1983 : bac A4, mention bien. Entre en hypokhâgne au lycée Fénelon, à Paris.
1985 : sous-admissible au concours de l’École normale supérieure.Anorexique, elle est hospitalisée après le concours.
1986 : DUT information-communication.
2001 : Jours sans faim, signé Lou Delvig.
2005 : les Jolis Garçons et Un soir de décembre.
2007 : No et moi, traduit en 25 langues et adapté au cinéma.2009 : les Heures souterraines.2011 : Rien ne s’oppose à la nuit.
 

Et si c’était à refaire ?

 

Delphine de Vigan a passé le T.O.P (Test Orientation & Potentiel). Son profil reflète-il le parcours de cette ex-cadre d’un institut de sondages devenue romancière à succès ?


Son bilan T.O.P

 
C’est la combinaison "Artiste/Social" qui domine dans le profil de Delphine de Vigan, complétée par les pôles "Entreprenant" et "Investigateur", quasiment au même niveau.

 
- Pôle "Artiste" : imagination, curiosité, créativité, intuition, passion définissent ce pôle. Il caractérise des personnes qui ont des idées, sont capables de se passionner, suivent leurs émotions. Elles ont souvent besoin de découvertes, de variété et peuvent avoir peur de la routine. Elles aiment se démarquer et sont éprises de liberté.

- Pôle "Social" : contact, communication, transmettre sont quelques-uns des mots-clés de ce pôle. Il indique un bon sens relationnel. Il correspond souvent à des personnes qui ont besoin de se sentir utiles dans leur métier.

- Pôle "Entreprenant" : pôle de la capacité à agir, décider, oser, prendre des initiatives voire des risques. C’est aussi le pôle de l’ambition, de l’aptitude à diriger. Il indique parfois un goût pour la compétition, les challenges, les défis.

- Pôle "Investigateur" : il caractérise des personnes qui aiment raisonner, résoudre des problèmes complexes… Elles sont souvent attirées par ce qui est d’ordre intellectuel ou scientifique.

Son profil, son métier

C’est le pôle "Artiste" qui prend la première place du profil de Delphine de Vigan, comme toujours chez les personnes qui exercent des activités faisant appel à la créativité, à l’imagination et au sens de l’esthétique. Il est donc, en général, le pôle dominant des métiers de l’écriture, d’autant qu’il indique le besoin de s’exprimer dans son métier. Sans doute, ce profil créatif et littéraire a poussé la future auteure de No et moi vers des études de lettres avant de s’intéresser au marketing, à la publicité, à la sémiologie…

Il n’est pas étonnant non plus que le pôle "Social" soit très fort chez la romancière qui a multiplié les expériences professionnelles impliquant le sens relationnel et le goût du contact : démonstratrice en hypermarché, scripte dans des réunions de groupe, hôtesse d’accueil, chargée de communication… Derrière ce pôle social, on retrouve le besoin d’utilité et le goût de transmettre.

En résumé, les mots-clés des pôles de compétences de Delphine de Vigan sont : créativité, curiosité, passion, communication, action, autonomie… Les pôles "Entreprenant" et "Investigateur", qui complètent son profil, expliquent qu’elle se soit hissée au poste de directrice des études d’un institut de sondages avant de se consacrer à l’écriture.