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Interview

Les 20 ans de Jean Le Cam : comment il est devenu navigateur professionnel

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À 20 ans, Jean Le Cam participe à la course La Baule-Dakar, 3 000 milles, en équipage. C’est son premier grand voyage. // © Cédric Martigny pour l'Etudiant
À 20 ans, Jean Le Cam participe à la course La Baule-Dakar, 3 000 milles, en équipage. C’est son premier grand voyage. // © Cédric Martigny pour l'Etudiant

Il gagnait des régates à 14 ans. Six ans plus tard, il arrête ses études pour se consacrer à la voile. Jean Le Cam participe en ce moment à son quatrième Vendée Globe, la course autour du monde en solitaire. Retour sur ses années lycée et ses débuts.

Quel genre d’élève étiez-vous ?

J’étais un élève moyen, plutôt bon en gym et en physique. Je me débrouillais en maths mais je n’étais pas du tout littéraire. J’étais très manuel et je le suis resté.

Que représentait le bac pour vous ?

J’étais plutôt scientifique, donc j’ai suivi la série C [l’actuel bac S]. J’ai passé trois fois le bac à Quimperlé [29], la dernière fois en tant que candidat libre pour faire plaisir à mes parents. Je ne l’ai jamais obtenu.

Lors des épreuves de mon premier bac, je courais déjà la Solitaire du Figaro.

Pourtant j’avais redoublé ma seconde pour me donner plus de chance, mais cela ne m’a pas empêché de le rater ! Je ne l’ai jamais eu parce que la course à la voile en solitaire du Figaro débutait à la fin du mois de juin et que je m’y consacrais également. À 19 ans, lors des épreuves de mon premier bac, je courais déjà la Solitaire du Figaro, qui s’appelait, à l’époque, la Course de L’Aurore.

Et préparer la course vous empêchait de réviser le bac ?

Oui, si on veut. En fait, je n’avais pas tellement envie de continuer mes études. Cela ne me dérangeait pas d’avoir raté l’examen, parce que si je l’avais réussi, je n’aurais pas eu le même parcours. J’aurais continué dans une voie qui ne m’aurait pas forcément convenu et je me serais retrouvé, à un moment donné, dans une espèce d’entonnoir, qui m’aurait contraint à continuer malgré moi.

Que disaient vos parents ?

Mes parents voulaient que j’obtienne mon diplôme, tout simplement. Mais ils me laissaient faire. Parce que quand même, c’était ma vie ! C’est ce que je dis souvent aux jeunes : les parents ne sont pas les meilleurs prescripteurs pour réaliser ce que l’on sent en soi.

Comment êtes-vous venu à la voile ?

À 8 ans, je participais déjà à des compétitions près de chez moi. À 14 ans, je m’inscrivais à des régates [courses de voiliers] avec mon père, qui était propriétaire de plusieurs voiliers et qui se passionnait pour la compétition. C’est certainement pour cela que mon parcours a été celui-là.

C’est votre père qui vous inscrivait aux courses ?

Non, ça venait de moi. Il ne m’a jamais forcé à faire quoi que ce soit. À cette époque, c’était vraiment le côté compétition dans les régates qui m’intéressait. Plus tard, j’ai été attiré par les courses au large et les voyages.

Vous étiez autonome financièrement. Comment faisiez-vous ?

À 17 ans, j’étais déjà connu, car j’avais gagné plusieurs petites courses. En plus, je faisais des boulots en rapport avec l’activité maritime du port : laver les carreaux, caréner les bateaux.

À 17 ans, j’étais déjà connu, car j’avais gagné plusieurs petites courses.

Cela consistait à plonger sous la coque pour faire quelques réparations. On plongeait pour que les propriétaires ne soient pas obligés de sortir leur bateau de l’eau. Mais cela se pratique de moins en moins parce qu’il y a des normes de sécurité partout et que des professionnels ont blindé le système. Tous ces petits boulots disparaissent, c’est dommage.

Comment s’est passé votre service militaire ?

J’ai eu l’idée de l’effectuer avec Éric Tabarly [grand navigateur français] qui était officier de marine – donc militaire –, ce qui lui permettait d’embarquer des jeunes appelés. J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé le voir : il habitait près de chez moi. Je lui ai demandé de servir sur son monocoque "Pen Duick VI", avec lequel il préparait la Whitbread [renommée la Volvo Ocean Race], une course autour du monde en équipage. Il a accepté, et c’est ainsi que j’ai fait mon service militaire en naviguant avec Éric Tabarly et 12 autres équipiers.

À cette époque, comment gagniez-vous votre vie ?

Je remportais des prix lors de courses, je démarchais des sponsors pour décrocher des financements, et je travaillais dans un chantier naval à Nantes [44], qui s’appelait Multiplast. On y construisait des bateaux en composite. J’y travaillais avec 2 amis, Hubert Desjoyeaux et Gaëtan Gouérou. Et un jour, j’avais alors 24 ans, on a quitté Multiplast pour monter, tous les 3, notre propre chantier, chez nous, à Port-la-Forêt [dans le Finistère sud] : CDK, pour "Chantiers de Kerleven". Nous aimions la construction navale : Hubert était orienté arts et métiers, Gaëtan était plutôt dans la gestion et moi, j’étais coureur. Nous étions complémentaires. On s’est installés là où nous habitions. Mais, à l’époque, il n’y avait pas tout ce qu’on y trouve aujourd’hui : des chantiers navals, des équipes de course, une école de formation de course au large…

Et très jeune, vous avez commencé à chercher des sponsors…

Oui, car le problème avec les bateaux, c’est que ça coûte cher [entretien , rénovation, exploitation]. Je rencontrais des entreprises locales, les biscuiteries, les équipementiers, tels que Guy Cotten ou Chattawak [entreprises de vêtements pour professionnels de la mer], pour les convaincre de nous financer le temps d’une course ou d’une saison. Cette activité était indispensable pour pouvoir prendre le départ d’une course.

Quel souvenir gardez-vous de vos 20 ans ?

J’ai participé à une course en équipage qui s’appelait La Baule-Dakar [Sénégal] : 3 000 milles (5 500 km). C’était la première fois que je partais aussi loin et c’est là que j’ai commencé les voyages. Rien qu’en participant à la course du Figaro, on allait en Espagne, en Irlande…

Trois fois vainqueur de la course du Figaro, trois fois champion de France de course au large en solitaire, deuxième du Vendée Globe 2005 jusqu’à votre dernière victoire cette année à la Barcelona World Race. Avez-vous déjà eu des doutes ou des regrets ?

Je n’ai jamais douté parce que je n’ai jamais eu de vision à long terme sur mon métier, je ne me suis pas demandé ce qui allait se passer dans 3 ou 4 ans. Je ne me suis pas posé cette question-là. Et ça, ça vous sauve : quand vous gérez vos projets à plus court terme, vous avancez davantage parce qu’au lieu de réfléchir, vous agissez. Si vous y réfléchissez plus longtemps, vous n’avancez pas.

Prévoir trop loin dans l’avenir, planifier des projets, ça vous bouffe la tête.

Quand j’avais 20 ans, je me souviens de certains copains qui échafaudaient des plans de carrière. [Il sourit.] Prévoir trop loin dans l’avenir, planifier des projets, ça vous bouffe la tête. Parce que, forcément, il n’y aura rien qui va fonctionner comme vous aviez prévu : c’est une prise de tête et vous n’êtes pas dans le positif.

Que conseillez-vous aux jeunes qui voudraient se lancer dans la voile ?

Même si je pense qu’un jeune de 16 ans aurait les mêmes chances que moi de faire ce métier, il ne pourrait pas l’approcher de la même façon. Car il y a désormais des écoles de course au large, des centres de formation, des enseignements encadrés. Quoi qu’il en soit, je lui conseillerais de suivre son envie. Et puis il n’y a pas que la navigation dans la voile. J’ai actuellement deux apprentis qui travaillent avec moi, ils sont à la bonne école. Parce que sur un bateau, il y a toutes sortes de compétences : la gestion, la mécanique, l’électricité, l’informatique, la voilerie, la corderie, le voyage, la logistique.

On sensibilise les jeunes très tôt à leur orientation. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai qu’on leur demande de plus en plus tôt de prendre une direction. Je trouve cela dramatique. Parce qu’à cet âge-là, vous ne savez pas forcément ce que vous voulez. On vous force à faire des choix, malgré vous, et de plus en plus tôt. Il me semble que nous avions beaucoup plus de souplesse auparavant.

On vous force à faire des choix, malgré vous, et de plus en plus tôt.

On vous demande déjà en seconde d’avoir établi un plan de carrière. Certains savent ce qui les intéresse, c’est vrai. Mais il faut quand même du temps pour que les  jeunes eux-mêmes trouvent leur voie. C’est vrai que plus vous êtes jeune, plus vous vous laissez embarquer dans des directions qui ne sont pas forcément celles que vous vouliez prendre.

Comment se passe l’orientation de vos enfants ?

J’ai deux filles. La première a 26 ans, elle est journaliste. Elle vient de finir ses études, et travaille pour RFI et le Monde à Ouagadougou [au Burkina Faso]. Elle disait que le métier était bouché en France, elle est donc partie en Afrique. La seconde est plus jeune et fait du commerce, ce qui correspond bien à sa personnalité. Je les ai laissées choisir leur voie de bout en bout.

Bio express
1959 : naissance à Quimper (29).
1975 : son père, Louis, le laisse naviguer seul sur son bateau.
1980 : course en équipage La Baule-Dakar : première fois qu’il part aussi loin.
1981 : premier tour du monde, en équipage, avec Éric Tabarly, lors de la Whitbread.
1982 : crée le chantier naval CDK, avec deux amis.
1987 : première victoire à la course en solitaire du Figaro.
2009 : lors du Vendée Globe, son bateau se retourne au large du Cap Horn. Il est sauvé par un autre skipper.
2016 : vainqueur de la quatrième Barcelona World Race.