"Internez-nous !" : les anecdotes d’étudiantes en médecine générale

Par Virginie Bertereau, publié le 18 Mars 2014
8 min

Ariane, Morgane, Louise et Bérénice, etc. sont internes en médecine générale. Dans "Internez-nous ! Vos (futurs) médecins généralistes témoignent" (édition BoD), elles racontent leur vécu d’étudiantes pas comme les autres. Du choix de leur spécialité à leur premier jour à l’hôpital en passant par des moments de leur vie privée, letudiant.fr vous en livre quelques extraits.

Être médecin généraliste

Le pourquoi du comment ?

“[...] Il y a ceux qui choisissent vraiment d'être généralistes. Ils en ont marre de l'hôpital, de l'usine à patients, de la pression hiérarchique, de la non-considération, de l'hyperspécialisation, de la lutte permanente avec les autres médecins, les autres professionnels de santé, les patients même... C'est le choix de la liberté, oui, on prend médecine générale par soif de liberté, suivant un imaginaire peut-être un peu naïf et utopique de liberté d'agir, avec bien sûr la conviction que le médecin généraliste, le médecin de famille c'est Le médecin avec un grand ‘L’, celui que l'on va voir en premier, quoiqu'il arrive, celui que l'on retourne voir dès qu'on sort de l'hôpital car on n'a rien compris à tout ce que les autres ont pu nous raconter là-bas, celui qui écoute, qui met des mots sur les maux sans forcément y mettre des médicaments, celui qui suivait déjà Mamie et qui voit maintenant Léo depuis qu'il est né, celui qui sait un peu de tout sur tout et qui fait les liens. Les liens avec les autres médecins, les liens avec la famille, avec les maisons de retraite, avec l'assistante sociale, avec l'employeur, avec la maîtresse d'école...

Et puis il y a ceux qui ne choisissent pas vraiment. Ils ne savent pas trop quoi choisir, même s'ils ont un choix possible vers d'autres spécialités. Ils se disent que dans médecine générale, il y a général et que tout les intéresse alors pourquoi pas ? Il paraît qu'aujourd'hui on est mieux formé et qu'on est capable de plein de choses...

Enfin, il y a ceux qui n'ont pas le choix, qui sont dans les derniers à l'internat ou qui ne peuvent pas changer de ville. Ils signent pour médecine générale en se disant : ‘Merde, putain ! Qu'est-ce que je fous ? Médecine générale ? De toute façon, je ne peux ni redoubler ni arrêter maintenant ces études déjà trop entamées, qu'est-ce que je pourrais faire à la place ? Rien. Je n'ai pas envie, je vais me faire chier... Moi qui voulais faire de la neurochirurgie, à cause de ce concours à la con...’ La suite de ces histoires-là elles sont aussi vastes que variées. Certains y trouvent leur compte, d'autres sont ravis et finalement épanouis, certains arrêtent tout, d'autres s'orientent tant bien que mal vers des horizons plus spécialisés.”

L'hôpital

Le grand bain

“Quelle excitation le premier jour où on met le pied à l'hôpital ! Même si ça arrive assez vite dans le cursus (dès la 2e année), un des moments les plus marquants reste le premier jour en tant qu'interne. Je me souviens que je n'avais pas dormi de la nuit la veille, trop excitée et un peu angoissée, il faut bien l'admettre, par ce nouveau statut. Tôt le matin, dans mon bus, je repassais dans ma tête mes études, ces six dernières années, les bons moments, les coups durs. Tout ça sur ‘Stairway to Heaven’ de Led Zeppelin, un coup à chialer quoi ! Pas mal d'émotion, c'est vrai, et un brin de fierté. Parce qu'enfin, j'étais ‘médecin’, presque pour de vrai. Sauf que la veille, j'étais encore externe, et ça, c'est dingue. Tu te réveilles un matin et tu dis : ‘Ah là, ça déconne plus, il va falloir assurer.’

J'arrive à l'hôpital, on est cinq internes. Par chance, j'en connais déjà deux, on était dans la même fac. ça me rassure. Le reste est flippant : le chef de service nous accueille, nous explique notre rôle, l'étendue du travail à accomplir, notre responsabilité. Ça paraît impossible, mais je me dis : ‘Allez, jusqu'à maintenant, j'ai réussi...’

On me parle alors de prescrire des chimiothérapies, d'être toute seule la nuit à gérer le service des urgences. Et là, je me dis : ‘Non mais stop, pourquoi moi ! Je suis bien trop petite pour faire tout ça, laissez-moi tranquille !’ Mais impossible de revenir en arrière, il faut se lancer. À partir de là, les heures de travail à l'hôpital s'enchaînent, les patients défilent, les larmes coulent, les amitiés naissent, nos petits cerveaux déjà bien garnis n'en finissent pas d'accumuler des informations nouvelles. Parfois ça déborde. Parfois on craque. Mais on se soutient. Nous cinq, on s'entraide, on sèche nos larmes et on repart. Oui, c'est dur. Mais génial en fait. On doit être un peu maso. Puis six mois plus tard, la fin du stage arrive, il faut partir, dire au revoir à tout le monde. Les larmes coulent à nouveau.”

Bonjour Carole !

“Aujourd'hui, j'ai croisé mon chef de service dans un couloir. J'ai lancé un grand ‘Bonjour !’ tout sourire. Il m'a répondu un immense ‘Bonjour Carole !’. Super ! Sauf que ça fait quatre mois que je suis dans ce stage et que je ne m'appelle pas Carole...”

Social et finances

C'est combien ?

“On dit que les études de médecine sont ‘gratuites’. Effectivement, contrairement aux grandes écoles où les élèves doivent parfois faire des emprunts pour financer leurs études, les frais de scolarité en médecine sont relativement restreints.

Bien, très bien ! Des études ouvertes à tous alors ? Je souhaiterais, avant toute conclusion hâtive, éclaircir quelques faits...

Chaque mois d'octobre et durant minimum neuf ans, nous devons débourser une somme non négligeable au regard des indemnités perçues, pour nous inscrire à l'université. Ainsi, en entrant en 2e année d'internat, j'ai payé 494,57 € à ma faculté. De plus, réalisant un DU de gynécologie dans une autre faculté, j'ai également dû débourser 361,57 € (et encore, la secrétaire voulait me faire payer une seconde fois la Sécurité sociale, pourtant comprise lors de ma première inscription). Soit un total de 856,14 €. En contrepartie, mon salaire mensuel pour cette même année s'élevait à 1.652,38 €. Donc plus de la moitié s'est volatilisée ce mois-ci dans mes inscriptions. J'ai heureusement fait quelques gardes pour compenser ! [...]

Enfin, les premières années de médecine sont longues et studieuses. Difficile d'assurer un job au quotidien pour se payer ses études. Et ce n'est pas la maigre contribution lors de l'externat (grossièrement, entre 100 et 250 € par mois suivant l'année) qui aide. Bref, merci aux gentils parents pas trop fauchés qui m'ont aidée financièrement jusqu'à l'internat !

Alors je ris doucement lorsque l'on m'affirme avec assurance, voire dédain, que si je ne gagne pas beaucoup, c'est aussi parce que mes études ne m'ont rien coûté !

Oui, sauf que les études durent neuf ans et qu'à 27 ans, je dois encore payer mes inscriptions à la faculté alors que mon quotidien est bien éloigné de celui d'un étudiant (je travaille, j'ai des responsabilités, je n'ai pas trois mois de vacances par an !). En comparaison, mes amis devenus commerciaux, ou ingénieurs, ont terminé leurs études il y a environ 3-4 ans et ont pu, avec un salaire bien plus conséquent dès le début de leur expérience professionnelle, rembourser rapidement leur emprunt !”

La vie privée

Au secours j'ai 30 ans

“C'est la fin de l'internat et le moment de faire le point. Presque 30 ans, je suis médecin (ça, c'est bien) mais aussi étudiante, célibataire et je ne sais pas comment je vais gagner ma vie dans quelques mois (ça, c'est moins bien). Quand je regarde autour de moi, la plupart de mes amis en dehors de la médecine travaillent déjà depuis plusieurs années. Ils sont installés, en couple, font des enfants. Certains galèrent plus que d'autres, mais globalement, ils sont bien avancés dans leur vie d'adulte. Moi, je sors, je fais la fête, je pars en week-end dès que je peux et je n'ai absolument pas en tête l'idée de me marier ou d'avoir des enfants. J'ai dû oublier de mûrir quelque part...”

Et après ?

I want to break free”

“Je n'ai pas la solution aux déserts médicaux. Mais après toutes ces années d'études, je vois enfin le bout du tunnel, alors lorsque j'entends que certaines personnes voudraient changer la règle du jeu en cours de route et me forcer à travailler dans un endroit que je n'ai pas choisi, ne serait-ce que ‘quelques années’, ça me fait froid dans le dos...

Comment je ferais ? Toutes les régions en manque de médecins ne se ressemblent pas, mais j'aurais quand même le risque de me retrouver loin de tout, de ma famille, de mes amis, de mes repères... Et si mon conjoint ne pouvait pas trouver du travail là où je serai ? Et si je me retrouvais seul médecin ou presque, à faire des horaires insupportables ? Et s'il n'y avait pas d'hôpital, de radiologue, de laboratoire, d'infirmières, de spécialistes, de collègues à proximité ? Je crois que je préférerais changer de métier...”

"Internez-nous! - Vos (futurs) médecins généralistes témoignent" de Ariane Mussedy, Morgane Lucet, Louise Balas et Bérénice Tilleul, Collection Paroles d'étudiants, BoD, 2013.

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