1. Les 20 ans de Samuel Forey, grand reporter : "Cela ne vaut pas le coup de mourir pour un article"
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Les 20 ans de Samuel Forey, grand reporter : "Cela ne vaut pas le coup de mourir pour un article"

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Après un master d'information et une école de journalisme, Samuel Forey s’installe au Caire, où il couvre la révolution égyptienne pour "Le Point". // © Audoin Desforges pour l'Etudiant
Après un master d'information et une école de journalisme, Samuel Forey s’installe au Caire, où il couvre la révolution égyptienne pour "Le Point". // © Audoin Desforges pour l'Etudiant

Récompensé en 2017 par le prestigieux prix Albert-Londres pour son travail de correspondant de guerre, Samuel Forey s’est imposé dans l’univers du journalisme. Pourtant, au lycée puis à la fac, il a pris le temps de mûrir sa vocation. Et ses débuts dans le métier ont été semés d’embûches.

À l’adolescence, rêviez-vous déjà de devenir grand reporter ?

J’ai toujours eu le goût de l’aventure. Mais le métier de journaliste me semblait appartenir à l’univers de la fiction. Dans mon entourage, je ne connaissais personne qui ait pris cette voie. Je viens d’une famille où l’on s’engage dans des carrières plutôt sérieuses – ingénieur ou professeur. Alors je n’imaginais pas que l’on puisse gagner sa vie en travaillant dans la presse. Finalement, l’activité de correspondant que j’ai menée pendant six ans au Moyen-Orient ressemblait à ce dont j’avais rêvé plus jeune. Mais j’ai mis du temps à m’avouer que c’était ce que je voulais faire.

L’envie de prendre la plume s’est-elle déclarée plus vite ?

Au lycée, j’écrivais déjà avec une certaine facilité et cela me plaisait. Mais, c’est en passant le cap de la vingtaine que j’ai commencé à tenir des journaux et à écrire le plus souvent possible. Je me nourris de mes lectures. Adolescent, quand je découvrais les romans de Joseph Conrad, je voulais écrire à sa manière. Quand je plongeais dans l’œuvre de Victor Hugo, c’est son style que je rêvais d’atteindre. Toute lecture est une sorte de révélation : je relis plusieurs fois certains passages, j’en recopie d’autres. C’est important pour moi de prendre le temps d’apprécier un récit. Si je m’étais orienté après le bac dans une classe prépa littéraire (où il faut jongler à toute vitesse d’un ouvrage à l’autre), je me serais senti frustré.

Que lisiez-vous exactement ?

Mes lectures étaient nombreuses, mais pas très structurées. Ce qui était imposé par l’école, je l’écartais systématiquement. Je préférais piocher dans les bibliothèques autour de moi. Celle de mes parents était assez fournie. À 14 ans, j’avais lu toute l’œuvre de Boris Vian. J’aimais les romans de gare, les polars d’écrivains tels que James Hadley Chase ou Dashiell Hammett. J’adorais Chateaubriand – enfin, ses premières œuvres, car avec l’âge, il est devenu sacrément ennuyeux ! En classe de première, je me suis penché sur des livres plus historiques. Grâce à une liste d’ouvrages conseillés sur la Première Guerre mondiale, j’ai notamment découvert Ernst Jünger, un auteur de l’audace et du roman initiatique, au style précis.

En 2001, Samuel Forey a 20 ans. Il ne sait pas encore qu'il se destine au métier de reporter de guerre. // © Photo fournie par le témoin
En 2001, Samuel Forey a 20 ans. Il ne sait pas encore qu'il se destine au métier de reporter de guerre. // © Photo fournie par le témoin

Cette fois-là, vous avez donc suivi une recommandation scolaire…

Peut-être parce qu’il s’agissait d’un bon professeur, alors j’ai accepté de l’écouter !

Globalement, quel élève étiez-vous ?

Je n’étais pas mauvais, surtout en français. Mais, en général, je passais sous les radars de l’excellence scolaire. En classe, j’avais tendance à la ramener un peu tout le temps et à prendre les choses en dilettante, ce qui devait agacer les enseignants. À partir de la première, je me suis un peu plus investi, car les cours devenaient plus intéressants. Sinon, hormis les lettres et l’histoire, j’aimais bien les sciences naturelles ; la vie des animaux m’a toujours intéressé.

Au moment du bac, comment avez-vous choisi votre orientation ?

Je ne savais pas ce que je voulais faire. Je n’avais pas le niveau en maths pour une filière S et, comme j’étais bon en français, j’ai choisi la série L. Je me suis ensuite inscrit en fac d’histoire, pour me laisser le temps de m’orienter.

Lire aussi : Journalisme : quelles études après le bac ?

Après un an, j’ai bifurqué vers le droit qui paraissait ouvrir plus de perspectives. J’ai bien réussi les premiers semestres mais ma vie a été bouleversée par des drames familiaux, dont la mort de mes parents. Pendant un certain temps, je n’ai pas eu la tête aux études. Quand j’ai repris les choses en main, je me suis dit qu’il fallait que je trouve une formation plus professionnelle, pour construire quelque chose de concret. En feuilletant des guides d’orientation, le journalisme s’est vite imposé.

Comment avez-vous amorcé ce tournant ?

Une fois le cap du journalisme fixé, tout a été beaucoup plus simple. En 2003, j’ai été admis dans deux instituts universitaires professionnalisés [IUP, cursus en trois ans, équivalent d’un master 1 actuel, proche du monde du travail] en information, à Bordeaux et Grenoble. Finalement, je me suis installé en Aquitaine. J’ai changé d’air, acquis un bagage qui m’a servi pour me présenter aux concours de journalisme, et, surtout, j’ai pu partir six mois à Istanbul, en Turquie.

Pourquoi ce choix d’Istanbul ?

Un concours de circonstances. Parmi les destinations proposées avec le programme Erasmus, le choix devait se faire selon le classement du premier semestre. Je rêvais d’aller à Salerne, en Italie, sur les traces des écrivains voyageurs du XIXe siècle romantique, et de rêver face à Capri. A priori, j’avais toutes mes chances, étant arrivé deuxième de ma promotion. Seulement, la veille de l’attribution des places, j’ai fait la fête et, le jour J, je me suis réveillé en retard. Quand j’ai rejoint la réunion, il ne restait plus que Bucarest et Istanbul. Cela s’est avéré une chance : la ville d’Istanbul n’était pas très connue des étudiants à l’époque, nous n’étions que dix en échange à l’université de Galatasaray. J’ai pu rencontrer beaucoup de gens et ouvrir mes horizons.

J’ai beaucoup aimé le stage de presse quotidienne régionale, que j’ai fait à Tahiti, et l’année de césure, un des gros atouts de l’école.

Et quand vous êtes-vous lancé dans les concours des écoles de journalisme ?

Au retour d’Istanbul, une copine m’a proposé de préparer le Celsa [École des hautes études en sciences de l’information et de la communication]. Pendant six mois en Turquie, je n’avais pas suivi de près l’actualité. Or, c’est très important pour réussir les concours. Mais, si je me présentais d’ores et déjà, cela me permettait de découvrir les épreuves et de mieux orienter mes révisions pour une deuxième tentative. Alors j’ai bouclé ma candidature en urgence, j’ai même dû courir derrière le camion de la Poste pour être sûr que mon dossier arrive au centre de tri à la date limite d’inscription.

Avez-vous été reçu du premier coup ?

Oui, grâce au sujet d’invention, à l’écrit. Le thème, en 2005, était : "Ils arrivent !" Comme j’ai grandi en Seine-et-Marne, j’ai imaginé le retour du loup en forêt de Fontainebleau. Cette histoire m’a valu une bonne note et mon admission, malgré un oral raté. Quand on m’a demandé ce que je voudrais faire, dans l’idéal, à l’âge de 40 ans, j’avais répondu : "reporter à l’international". Un des membres du jury a levé les yeux au ciel pour manifester son désaccord. "Encore un candidat qui se fait des illusions", pensait-il certainement. Or, j’ai bel et bien réalisé ce rêve. Globalement, c’est dommage que l’on n’encourage pas plus les jeunes à l’audace et à l’aventure.

Samuel Forey (à gauche), aux côtés de trois de ses confrères journalistes, David Thomson (RFI), Tristan Waleckx et Matthieu Renier (France 2), lors 
de la remise du 79e prix Albert-Londres. // © AFP Photo/Eric Feferberg
Samuel Forey (à gauche), aux côtés de trois de ses confrères journalistes, David Thomson (RFI), Tristan Waleckx et Matthieu Renier (France 2), lors 
de la remise du 79e prix Albert-Londres. // © AFP Photo/Eric Feferberg

Que retenez-vous de vos années Celsa ?

J’ai beaucoup aimé le stage de presse quotidienne régionale, que j’ai fait à Tahiti, et l’année de césure, un des gros atouts de l’école.

Lire aussi : Comment je suis devenue journaliste sportive

C’est ainsi qu’en 2006, j’ai pu étudier un an en Syrie, un pays dont j’avais entendu parler par une fille avec laquelle j’étais sorti. Dans cet État au cœur du Moyen-Orient, stable à cette époque, on pouvait suivre des programmes d’arabe très peu coûteux. C’est ce qui m’a permis de me débrouiller lorsque, plus tard, je suis parti en Égypte.

Vous avez commencé comme journaliste indépendant. Ce statut vous faisait-il peur ?

Non, cela ne me faisait pas peur, mais cela m’a bien pris la tête ! D’un point de vue économique, ma situation a quand même été compliquée pendant six ans. À la sortie de l’école, je voulais écrire de longues histoires, faire du reportage, mais les sujets ou les projets documentaires que je proposais n’étaient jamais pris. Pendant trois ans, j’ai surtout travaillé pour "Télérama Sortir". Je mettais autant de soin et d’énergie dans des articles sur les sports de plein air que j’en ai mis, plus tard, dans mes reportages sur la bataille de Mossoul, en Irak, pour "Le Figaro".

Avant d’intégrer un journal, je pense que c’est important d’être allé au bout de son chemin personnel.

À partir de 2011, vous vous installez à l’étranger. Quel a été le déclic ?

Quand a éclaté la révolution tunisienne, en septembre 2010, je me suis demandé ce que je faisais à Paris. Je parle arabe. J’avais une carte à jouer. Dès les premières manifestations en Égypte, en janvier 2011, je n’ai plus hésité. J’ai pris un billet d’avion pour Le Caire sans attendre d’avoir des commandes d’articles. Certes, je suis arrivé en pleine révolution, mais non sans précautions : j’avais choisi l’hôtel en fonction de mes trajets, noué des contacts avant de partir, et je n’ai jamais pris de taxi la nuit, par exemple. Entre février et l’automne, je n’ai fait que quelques piges pour "Le Midi Libre" et des directs pour BFM TV et RMC. Puis, lors d’un nouveau cycle d’émeutes, une amie m’apprend que "Le Point" cherche un envoyé spécial. En moins d’un mois, j’avais écrit 25 papiers pour ce magazine, et cela s’est très bien passé. Comme quoi il ne faut pas attendre le feu vert d’une rédaction, mais aller sur le terrain par soi-même : c’est là que se présentent les occasions.

Quels autres conseils donneriez-vous à des jeunes ?

Le journalisme, ce n’est pas un métier où il faut respecter les règles. Les seuls impératifs, ce sont la loyauté avec les confrères, la courtoisie et les questions de sécurité. Si l’on respecte les règles, on ne franchit jamais un check-point, on ne ramène pas d’information et l’on n’obtient qu’une grille de lecture très pauvre de chaque situation. Aujourd’hui, je suis très heureux de rejoindre une rédaction à Paris. Avant d’intégrer un journal, je pense que c’est important d’être allé au bout de son chemin personnel, surtout dans un métier où l’on met autant de soi-même.

Sur votre travail de reporter de guerre, que pourriez-vous ajouter ?

Cela ne vaut pas le coup de mourir pour un article ou une photo. Mais c’est quelque chose qui peut arriver. Et tous les reporters de guerre sont au clair avec cette réalité.

Biographie express

1981 : naissance à Fontainebleau (77).
1999 : obtient son bac L.
2005–2008 : obtient un master de journalisme au Celsa (Paris 4-Sorbonne).
2011 : installation au Caire, où il couvre la révolution égyptienne pour "Le Point".
2016–2017 : envoyé spécial, à Mossoul, en Irak, pour "Le Figaro".
Juin 2017 : blessé lors d’un accident de guerre qui coûte la vie à trois autres journalistes.
Juillet 2017 : lauréat du 79e prix Albert-Londres pour ses reportages publiés dans "Le Figaro".
Octobre 2017 : lauréat du 24e prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre.
Décembre 2017 : rejoint la rédaction d’"Ebdo", à Paris.