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Interview

Les 20 ans de Stéphane Diagana : "J’ai eu de la chance : mon entraîneur comprenait que je devais aussi étudier"

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Les 20 ans de Stéphane Diagana // © Alexandre Gelebart / R.E.A
Les 20 ans de Stéphane Diagana // © Alexandre Gelebart / R.E.A

Champion du monde du 400 mètres haies en 1997 puis en 2003, cet athlète de haut niveau n’a jamais pour autant renoncé à ses études. Un choix qui lui ouvrira, sitôt sa carrière sportive achevée, les portes de l’ESCP Europe (1), pour une nouvelle formation diplômante.

Où avez-vous passé votre scolarité et quel genre d'élève étiez-vous ?

 

J'ai passé les dix premières années de ma vie à Saint-Denis (93). Quand mes parents ont déménagé dans le Val-d'Oise, j'ai vécu dans un endroit plus vert. J'ai été élève au collège Jean-Vilar d'Herblay (95) et au lycée Jacques-Prévert de Taverny (95). J'aimais l'école. Je n'y allais pas à reculons. J'avais un petit groupe d'amis. J'aimais apprendre, découvrir. Je crois que j'étais un élève assez classique, pas excellent, pas fainéant, pas très travailleur non plus. Je m'appliquais, mais l'objectif n'était pas d'être premier, juste de passer dans la classe suivante et de prendre du plaisir.
 

Aviez-vous des matières préférées ?

 

J'aimais et j'aime toujours les sciences. La compréhension de la vie au sens physique et biologique passe par les sciences. Les maths et la physique sont le début de tout. Il m'a fallu plus de maturité pour apprécier les sciences humaines et l'histoire-géographie. J'ai aimé la philosophie mais… après le bac ! D'une année sur l'autre, une matière pouvait plus ou moins m'intéresser. Tout dépendait des professeurs. Ceux dont on a le meilleur souvenir ne sont pas les plus cool mais les plus exigeants et ceux qui savent intéresser les élèves.
 

À quel moment le sport arrive-t-il dans votre parcours scolaire ?

 

En primaire. J'adorais courir. Dès 7 ans, j'ai appris que ce sport où il fallait courir s'appelait l'athlétisme. J'ai été en club à 10 ans. Mais ma scolarité n'a jamais été aménagée pour le sport, que ce soit au collège ou au lycée. L'athlétisme est un sport à maturité tardive. Jusqu'au bac, je m'entraînais quatre ou cinq fois par semaine au maximum avec une compétition le week-end. Je pouvais concilier les études et les compétitions sportives, championnats régionaux d'abord, nationaux ensuite, sans oublier les stages de regroupement de clubs et d'équipe de France à la fin du lycée.
 

L'athlétisme est une discipline exigeante ?

 

Oui. Très vite, le sport de haut niveau dicte votre mode de vie : vous ne vous couchez pas tard si vous avez une compétition le lendemain. Certains faisaient les deux, mais, moi, je n'étais pas très fêtard. En terminale, des amis m'ont invité à une fête, un samedi soir. J'ai décliné, en expliquant que j'avais une compétition le lendemain matin et que je voulais concourir aux Jeux olympiques de Barcelone. "N'importe quoi !" m'ont-ils répondu tant ça leur paraissait incroyable. Pourtant, quatre ans plus tard, je participais aux Jeux !
 

Vos parents vous ont-ils poussé dans les études ?

 

J'ai vite compris que, pour mes parents, la priorité c'étaient les études. Je m'arrangeais pour obtenir d'assez bons résultats, comme ça ils me laissaient tranquille par rapport au sport. Ma mère était institutrice. Mon père, lui, travaillait dans l'informatique comme technicien de systèmes d'information pour les banques. De toute manière, jusqu'à mon arrivée à l'Insep [Institut national du sport, de l'expertise et de la performance, NDLR], après le bac, en 1988, je ne pensais pas faire de ma passion mon métier. Et même là, il m'a fallu un à deux ans avant de l'envisager.
 

Y a-t-il un livre, un film, une œuvre artistique qui vous ont particulièrement marqué à l'adolescence ?

 

Je suis un grand fan de la première trilogie de Star Wars (1977, 1981, 1983). Au-delà de la science-fiction et des effets spéciaux, j'ai découvert une vision du bien et du mal moins manichéenne que celle que l'on connaît enfant. Star Wars était la première œuvre qui me montrait la perméabilité entre les deux. On peut très vite naviguer vers ce fameux "côté obscur de la force". C'est une série qui pose aussi la question des choix que l'on fait et des chemins que l'on décide d'emprunter pour y arriver. Question que l'on retrouve quand on devient sportif, sur le plan de l'éthique avec le dopage [Stéphane Diagana s'est investi dans la lutte antidopage dans le sport, NDLR]. Cette saga a fortement structuré ma réflexion et m'a appris à me méfier de moi-même, allant jusqu'à orienter mes positions : accepter mes limites, être capable d'admirer les performances des autres, etc. Je dirais que Star Wars a été un temps éducatif pour moi !

La trilogie m'a même servi pour gérer mes peurs. Dans un épisode, le jeune Luke doit aller dans une grotte où, a priori, se trouve le Mal. Il demande à Maître Ioda s'il aura peur et Maître Ioda lui répond : "Oui." Luke demande ce qu'il y trouvera et Maître Ioda lui répond : "Tu y trouveras ce que tu y apporteras." En fait, il n'y a rien d'autre dans la grotte que les peurs que l'on y projette soi-même. De même, en athlétisme, sur la ligne de départ, il n'y a que ce qu'on a envie d'apporter. Courir d'un point à un autre n'a pas d'autre sens que celui qu'on veut y apporter par rapport à sa vie et à son parcours.
 
 

Aucun sport ne peut empêcher de passer un bac+2 ou une licence. Et, aujourd'hui, c'est encore plus facile, avec les nouvelles technologies comme le e-learning.
 

Quel est votre meilleur souvenir de vos années lycée ?

 

L'année où on a battu les profs au volley ! J'aimais beaucoup ce sport et j'en faisais aussi au lycée. C'était la seule fois où les profs perdaient la finale annuelle du tournoi de volley contre une classe. Un bon moment, donc ! [Rires.] C'était sympa d'avoir tout le lycée derrière soi. Battre les profs et prendre notre revanche, ça n'arrive pas si souvent.
 

Comment avez-vous vécu l'année du bac ?

 

Le sport m'a aidé à acquérir une certaine sérénité au moment des examens et une bonne capacité d'autoévaluation. Pourtant, au lycée, je n'avais pas d'excellents résultats. J'ai redoublé ma seconde pour faire une première S alors que je pouvais faire ES. J'ai obtenu mon bac spécialité maths et physique, évitant de justesse le rattrapage : il fallait 230 points pour l'obtenir, j'en ai eu 231. Les notes auxquelles je m'attendais sont à peu près celles que j'ai obtenues. Je connaissais mes points forts et mes points faibles. Le sport donne cette capacité d'analyse et de connaissance de soi.
 

Le sport a-t-il concurrencé les études ?

 

Après le bac, il a fallu faire un choix. J'ai trouvé à l'université de quoi faire des études qui me plaisaient, mais pas celles que j'aurais faites si je n'avais pas été pris par le sport de haut niveau : un DUT [diplôme universitaire de technologie, NDLR] en biologie appliquée dans les industries agroalimentaires, à Paris 12 Créteil. À cette époque, mon volume d'entraînement était très important, et les aménagements d'horaires, compliqués : dans les études scientifiques, il y a des passages obligés en labo. En TP [travaux pratiques] de chimie, on démarre les réactions à 8 heures du matin et on finit à 18 heures. J'ai eu de la chance : mon entraîneur était compréhensif et a composé avec mon emploi du temps.
 

Études et sport de haut niveau sont donc compatibles, selon vous ?

 

Oui, la preuve ! En 1988, j'entre à l'Insep et je commence mes études supérieures. En 1992, je suis aux JO, où je me classe quatrième. J'ai mené de front les études et le sport de haut niveau, avec toutes ses contraintes. La condition pour que ça fonctionne, c'est la bonne volonté côté étudiant, côté staff sportif (l'entraîneur, en particulier) et également du côté de l'école qui vous accueille. Aucun sport ne peut empêcher de passer un bac+2 ou une licence. Et, aujourd'hui, c'est encore plus facile, avec les nouvelles technologies comme le e-learning.
 

Pourquoi avoir voulu mener de front études supérieures et compétitions ?

 

En faisant des études, en ayant d'autres perspectives, on peut se permettre d'échouer et, du coup, ça donne la sérénité nécessaire pour réussir. Souvent, on m'a fait remarquer que je préparais "l'après". Certes, mais je prépare aussi le "pendant" parce que ça m'aide. Étudier procure une disponibilité psychologique dans les moments difficiles ou à fort enjeu, quand on se blesse ou que l'on est sur la ligne de départ.
 

Que diriez-vous à un jeune qui voudrait vivre de sa passion sportive mais hésite ?

 

Il faut interroger sa passion afin d'en être sûr, notamment envisager la réalité des débouchés. Je suggère aussi de pousser le plus loin possible une option B. Avoir une porte de sortie procure une certaine sérénité et permet de dire non plus facilement. Il faut aller le plus loin possible en menant les deux de front et savoir à quel moment il faut basculer. Se donner des objectifs en termes de calendrier est nécessaire aussi pour passer des caps. Enfin, il faut bien mesurer les risques et les accepter. En cas d'échec, il faut pouvoir se dire : "Je l'avais prévu et je suis capable de faire face."
 

Quand avez-vous repris des études et était-ce difficile ?

 

Après 1992, j'ai essayé quelques mois de pour­suivre des études d'ingénieur en cours du soir à Paris 6 [aujourd'hui ParisTech, NDLR], mais ça n'a pas marché. J'ai arrêté, la mort dans l'âme. Et j'ai repris des études, en 1998, à 29 ans, un an après l'obtention de mon titre de champion du monde. Ça me paraissait le bon moment, même si mon entourage se de­mandait pourquoi. J'étais en contrat avec Nike et j'aurais pu y trouver un travail. Mais, encore une fois, je voulais avoir la liber­té de choix.
 

Pourquoi avoir bifurqué des sciences vers le management en intégrant l'ESCP Europe ?

 

Je ne me voyais pas retourner en labo de sciences alors que j'avais une vie sociale très riche et ouverte sur le monde. En me projetant, je m'imaginais soit travailler dans le domaine du sport, soit créer mon entreprise. En école de commerce, j'ai pris une option très large en troisième année : management et stratégie. Avoir repris des études en fin de carrière sportive m'a aidé : à 29 ans, en sport de haut niveau, vous êtes sur un train qui ralentit. J'avais envie d'un train qui accélère à côté de moi et sur lequel je puisse sauter ! Comme dans Indiana Jones. On m'avait d'ailleurs surnommé Indiana Jones !
 

Ces études en DUT de biologie et en école de commerce vous servent-elles ?

 

J'ai un grand projet de campus sport et santé à Mougins [06], sur la Côte d'Azur. Je travaille avec des médecins pour mettre en place des programmes d'activités physiques et sportives pour personnes diabétiques ou ayant des problèmes cardiovasculaires. Je peux ainsi synthétiser toutes mes expériences : sport, études de biologie et de management.

(1) École supérieure de commerce de Paris.

Biographie express
1969 : naissance dans l'Aveyron.
1988 : bac S. Rencontre Fernand Urtebise, qui sera son entraîneur pendant quinze ans.
1992 : DUT de biochimie agroalimentaire. Se classe quatrième au 400 mètres haies des JO de Barcelone.
1997 : remporte l'épreuve du 400 mètres haies du championnat du monde d'Athènes. Il est le deuxième athlète français, après Marie-José Pérec, à devenir champion du monde d'athlétisme.
2002 : champion d'Europe du 400 mètres haies. Toujours recordman d'Europe en 2014.
2003 : championnats du monde d'athlétisme, à Paris. Termine premier du relais 4 x 400 mètres. Fin de sa carrière sportive.
2004 : diplômé de l'ESCP Europe. Devient consultant pour France Télévisions.
2012 : présente son projet de complexe sport et santé dans les Alpes-Maritimes, dont l'ouverture est prévue en 2015.

Pour aller plus loin : Activités extrascolaires : lesquelles choisir au collège et au lycée ? / Toutes les formations pour travailler dans le sport / Passionné(e) de sport, et pourquoi pas y faire carrière ? / Ils travaillent dans le sport business