Alexandre, 24 ans : "Comment je suis devenu luthier"

Par Florian Dacheux, publié le 11 May 2018
9 min

Installé depuis deux ans à Vernouillet, dans les Yvelines, Alexandre Bossu répare et fabrique toutes sortes de guitares, seul, dans son atelier. Passionné et exigeant avec lui-même, il est passé d’un bac professionnel en ébénisterie à une formation supérieure en lutherie.

Douze ans après sa première guitare, Alexandre, 24 ans, a réalisé son rêve d’enfant. Celui de devenir luthier. Installé dans la banlieue ouest de la capitale, à Vernouillet, la ville de son enfance, il a ouvert son propre atelier qu’il a nommé le HornedWolf Guitars. "Cela signifie loup cornu. J’aime cette symbolique. Elle vient d’une créature mythologique que j’ai créée", confie-t-il. Son quotidien, il le passe en compagnie de ses instruments de prédilection. Ses guitares bien entendu, mais surtout ses outils de travail, sans lesquels rien ne serait possible.

"Je fais tout type de guitare acoustique, électrique ou folk"

Équipé de bois bruts, d’une scie à ruban, de ciseaux à bois, de couteaux pour sculpter ou encore d’instruments de mesure, le jeune homme excelle dans le mariage des genres. Son atelier fait dans le classique, l’ancien, le contemporain, voire l’avant-gardiste. Du mardi au samedi, Alexandre articule son temps en fonction des commandes. D’un côté, il répare et restaure. De l’autre, il fabrique et customise, laissant bien souvent libre cours à son inspiration. Il crée sans cesse de nouveaux instruments, à l’instar de cette guitare TearsDrop, en forme de luth avec trois ouïes, ou encore cet hybride entre un dulcimer [instrument d’origine celte] et une guitare.

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"Quand je crée une guitare, j’aime bien penser aux principes acoustiques de base sans me soucier de la tradition. La forme de luth est venue toute seule car j’ai voulu supprimer toute la partie supérieure de la caisse de la guitare. J’ai redistribué les formes, pour avoir de meilleures réponses sonores et mieux contrôler les basses. Je fais, bien sûr, également tout type de guitare acoustique, électrique ou folk, selon la demande du client." Sans parler du service standard, du simple réglage à la restauration.

"À Newark, matin, midi et soir, c’était guitare et rien d’autre"

Cette habileté, il la doit à un parcours sans faille. Après ses premiers accords sur sa Fender Squier pendant son adolescence, reprenant la musique de Chuck Berry ou encore de Nirvana, il file, à 16 ans, en bac pro au lycée professionnel de Prony, à Asnières-sur-Seine (92). Il passe les épreuves du CAP (certificat d’aptitude professionnelle) ébénisterie en seconde année et celles du bac pro en troisième année. Trois ans plus tard, il a son bac et quelques lignes en plus sur son CV. "J’ai pu faire mes premiers stages. Je suis parti d’un bout de bois brut à un produit fini. J’ai réalisé mon premier manche de guitare classique et fabriqué ma première guitare électrique. J’ai aussi découvert le vernis au tampon, une technique de vernis traditionnel que l’on privilégie pour les guitares classiques."

À la rentrée 2013, il décide alors de traverser la Manche pour suivre les cours de la prestigieuse école britannique de lutherie de Newark-on-Trent. Une révélation. Pendant deux ans, il prend le temps d’améliorer son savoir-faire et d’apprendre des autres élèves pour, au bout du compte, trouver lui-même son identité en tant que luthier. "Je vivais dans une colocation de cinq personnes qui étaient avec moi à l’école. Matin, midi et soir, c’était guitare et rien d’autre. Nous avions converti notre salon en atelier. Le matin, nous y passions un peu de temps avant d’aller en cours. Puis nous allions à l’école jusqu’à 17 heures. Et jusqu’à 20 heures nous retravaillions. Et nous remettions cela le week-end."

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Fraîchement diplômé, il rentre en France. Après quelques petits boulots, il intègre une couveuse d’entreprise pour prendre des cours de gestion et de commerce. "Il s’agit d’une association de portage salarial. Toutes mes factures étaient faites à leur nom et, à chaque fin de mois, ils me reversaient l’argent que j’avais gagné, moins 5 %. En contrepartie, je prenais des cours de gestion. Ce n’est pas quelque chose que j’ai tellement abordée en bac pro. Alors plutôt que de prendre le risque de fermer dès la première année, j’ai préféré d’abord apprendre et comprendre les notions importantes sur le plan administratif." Un an après, en 2016, il crée sa micro-entreprise.

Ici dans son atelier, Alexandre fabrique et restaure des instruments en s'aidant de dessins techniques réalisés à l'aide d'un logiciel.
Ici dans son atelier, Alexandre fabrique et restaure des instruments en s'aidant de dessins techniques réalisés à l'aide d'un logiciel. // © Évelyne Garat pour l'Étudiant

"Un luthier est un ingénieur au sens de la création"

Pourtant, selon Alexandre, il n’y aurait pas de parcours classique pour devenir luthier, mais plutôt un état d’esprit. "Seules l’envie, la passion et la patience comptent", confie-t-il. En France, il n’existe que l’Institut technologique européen des métiers de la musique au Mans (72) qui délivre une formation en lutherie guitare à niveau CAP. Pour les violons, l’École nationale de lutherie de Mirecourt, dans les Vosges (88), est la plus réputée. Autrement, cap vers l’étranger, à l’instar de la Belgique ou du Canada. "Il y a encore quelques années, la seule formation qui existait, c’était dix ans d’apprentissage. Aujourd’hui, vu que les luthiers n’ont plus les moyens de prendre un apprenti, ce type de formation a disparu. Ce métier, on ne le fait pas pour l’argent. C’est avoir suffisamment de quoi vivre de sa passion chaque jour. Si ce n’est pas une passion, cela ne vaut pas le coup d’être tenté."

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Entre techniques traditionnelles, travail manuel et réflexions, le luthier cherche les fonctions mécaniques du bois. Tout en musicalité ! "Un luthier, c’est un ingénieur, au sens de la création, résume Alexandre. Il y a des principes fondamentaux d’acoustique, un peu de sociologie pour savoir ce qui plaît aux gens, et de l’artistique pour les questions esthétiques." Capable de repérer un défaut à l’oreille, il exécute son travail avec beaucoup de minutie. Il part toujours d’un dessin technique conçu à partir d’un logiciel, puis se sert de ses sens pour réaliser ses œuvres. Sans s’épargner les prises de risque, quand il faut recommencer du début en cas de rayure… Les risques du métier, en somme.

"Un manque de motivation fait un mauvais luthier"

Un métier artisanal donc, que l’on ne choisit pas à la légère. Comme si l’amour de la musique ne suffisait pas. "Je prends beaucoup de plaisir à exercer. Les seuls moments où ma motivation est en berne, c’est lors des périodes de creux. Plutôt que de choisir la voie générale, j’ai opté pour ce que j’aime. Je joue volontiers de la guitare, mais l’envie de l’entendre était supérieure. Je sais que je n’aurais jamais eu la rigueur pour devenir musicien professionnel. Je voulais travailler de mes mains, soit le métal, soit le bois. La guitare était la bonne alternative. J’apprécie les sons, la complexité qu’il peut y avoir d’une guitare à l’autre. C’est quelque chose d’indéfectible chez moi."

Passionné, Alexandre n’en reste pas moins conscient du chemin à parcourir avant que son affaire soit pérenne. "Un manque de motivation fait un mauvais luthier", conclut ce perfectionniste qui se donne deux ans pour faire un premier bilan. Alors que le RSI (régime social des indépendants) devrait disparaître, il pense déjà à l’après. Anticiper. Toujours.

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