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Interview

Les 20 ans de Rony Brauman, ex-président de MSF : "Sans Mai 68, je ne serais jamais passé en année supérieure de mon cursus de médecine"

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Président de Médecins sans frontières pendant plus de 10 ans, Rony Brauman est l’une des figures emblématiques des french doctors, ces médecins partis faire de l’humanitaire dès les années 1980 dans les zones de conflits du tiers-monde. Une vocation qu’il se découvre à 20 ans, alors qu’il est en fac de médecine et que Mai 1968 vient de s’achever.
 



Quel souvenir gardez-vous de vos années lycée ?

 
Celui d’une période assez heureuse. J’appartiens à une génération où seule une minorité d’élèves entrait au lycée, en 6ème. Je considérais donc cela comme une sorte de privilège, j’étais fier d’y aller. Ma famille n’avait pas de moyens particuliers, mais il était évident que je devais faire des études. Avec le hasard de la sectorisation – j’habitais Chevilly-Larue [94] –, je suis tombé dans un bon établissement : Lakanal, à Sceaux [92]. C’était un lieu impressionnant, lugubre et froid en hiver. J’avais un sentiment assez ambivalent avant chaque rentrée ou le dimanche soir : j’aimais ce moment, et, en même temps, il m’angoissait. Mais c’était un passage obligé, étant donné mon objectif…

Vouliez-vous déjà devenir médecin ?

 
Dès l’école primaire, je rêvais de devenir médecin ! J’avais une image fantasmée de ce métier : je voulais être médecin hospitalier, plutôt chirurgien, pour aller jusqu’à la racine corporelle du mal et l’extirper. Ni mes parents ni les membres de ma famille n’avaient fait d’études, mais ils soutenaient mon projet.

Vous avez tout mis en œuvre pour y parvenir…

 
Même si ma scolarité n’a pas toujours été paisible… J’ai redoublé ma seconde. J’en avais assez, je séchais les cours, j’avais de mauvais résultats. J’étais très indiscipliné et j’embêtais tout le monde : je me comportais un peu comme une “racaille” dans la rue. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’arrêter, c’était juste un moment où je rejetais tout en bloc. Une fois passé en première, j’ai décidé de rattraper le temps perdu. J’ai contourné la terminale en passant le bac “sciences ex” [sciences expérimentales] en candidat libre à la fin de mon année de première. Ce bac était la voie menant aux études de médecine, et il était le plus facile à l’époque.

Quelle est la formule pour réussir un bac que l’on prépare tout seul ?

 
J’ai pris le taureau par les cornes ! J’ai beaucoup travaillé, principalement les matières dans lesquelles j’étais bon ou moyen. J’étais plutôt littéraire, bon en français, en latin et en anglais. J’ai laissé de côté les disciplines dans lesquelles j’étais mauvais, comme la physique-chimie ou l’histoire-géographie. Ce “calcul” précis des impasses que l’on peut se permettre et des matières à privilégier fait partie du savoir-faire scolaire. On ne peut pas être bon partout. Il faut mettre en place une stratégie.

Résultat ?

 
J’ai eu mon bac avec environ 13 de moyenne et la mention assez bien. J’ai eu pratiquement zéro en histoire-géographie, alors que c’est une matière qui m’a beaucoup intéressé par la suite. Étonnamment, j’ai cartonné en physique, car c’est tombé sur l’un des seuls chapitres que je connaissais. En philosophie, je me suis plutôt bien débrouillé aussi, alors que je composais ma première dissertation le jour du bac [la matière n’était enseignée qu’à partir de la terminale, NDLR] ! J’avais un certain art du bavardage et la discussion contradictoire me plaisait. J’ai été le seul de mon groupe de passage à avoir la moyenne. J’étais fier. J’avais pris le sujet : “Faut-il éclairer les hommes pour les rendre meilleurs ?”

Dès le lycée, vous étiez engagé. Un virus familial ?

 
Le climat familial était propice à l’engagement, mais nous n’étions pas des militants. C’est ­surtout l’époque, très politisée, et le hasard des rencontres qui ont joué un grand rôle dans mon parcours. Je me suis retrouvé au même niveau de classe qu’André Loth, un leader volcanique du lycée, élève brillant et leader militant d’extrême gauche. Il m’impressionnait beaucoup. Je faisais partie de son groupe, et, par cet intermédiaire, j’étais informé des manifestations et des regroupements. Je distribuais des tracts ou des journaux provietnamiens ou prochinois, que je ne lisais même pas, notamment le Monde libertaire, et je participais aux manifestations contre la guerre du Vietnam. Nous nous retrouvions aussi pour contrer les attaques d’Occident, un groupe d’extrême droite qui avait une section au lycée et qui soutenait l’OAS [Organisation armée secrète] et l’Algérie française. Sceaux était un bastion de l’extrême droite. Leur spécialité était de peindre des slogans avec un rouleau sur les murs du lycée, du type “Occident veille”, sur 8 mètres de long, avec la croix de Malte, leur symbole.

Vous entamez ensuite vos études de médecine. Une grande déception…

 
C’est un souvenir abominable ! Je suis arrivé à l’université juste avant la mise en place du concours de fin de première année. Cette première année était une propédeutique médicale [cours préparatoire obligatoire, appelé à l’époque CPEM, certificat préparatoire aux études médicales, NDLR], que j’ai suivie à la fac de sciences d’Orsay [91]. Ce fut l’année d’études la plus pénible : je détestais les matières (physique, chimie, statistique, biologie…) et je me retrouvais loin de chez moi, alors que j’imaginais étudier à Paris, un rêve pour le banlieusard que j’étais. Je n’étais plus sûr de vouloir continuer, mais il y a eu l’explosion de Mai 1968…

Comment Mai 1968 vous a-t-il sauvé ?

 
Les manifestations et les occupations m’ont réveillé. J’étais alors à l’UNEF [syndicat étudiant] et la révolte de 1968 m’a fait me sentir étudiant. Conséquence : j’ai boycotté la plupart des partiels. Ce n’était pas possible de passer de la rue aux salles d’examens. D’autant que ces derniers étaient totalement stupides, constitués de questionnaires à choix multiples avec zéro degré de réflexion. Ils étaient destinés uniquement à trier entre des gagnants et des perdants, et non pas entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Sans oublier que j’étais largué depuis le début. Et pourtant, j’ai été reçu ! Parce qu’il avait été décidé de faire passer 80 % de notre classe d’âge. Sans Mai 68, je ne serais jamais passé en année supérieure.

Cela ne vous a pas guéri de l’engagement politique pour autant…

 
La fac de médecine venait d’éclater et je suis rentré à Cochin pour ma première année [correspondant à sa deuxième année d’études après la propédeutique, NDLR]. Un moment paradoxal dans ma vie d’étudiant : au moment où mon rêve se réalisait, j’étais beaucoup plus tenté par la politique et le militantisme que par la médecine. J’ai rejoint la Gauche prolétarienne, groupe militant radical, et m’y suis investi de plus en plus. J’y consacrais l’essentiel de mon temps. J’ai raté mes examens. J’aurais dû redoubler, mais j’ai été rattrapé in extremis. J’ai été admis en deuxième année de médecine par le jury d’examen, alors que j’avais 8,5/20 de moyenne. Je soupçonne des professeurs gauchistes de m’avoir ­pistonné.

Comment la vocation médicale a-t-elle repris le dessus ?

 
Quand je suis arrivé à l’hôpital, comme “étudiant hospitalier”, mon rêve s’incarnait enfin. J’avais la blouse blanche et je circulais comme membre du corps soignant. C’était l’euphorie. C’est à ce moment que j’ai commencé à beaucoup travailler. J’étais une véritable éponge, j’arrivais très tôt et je restais autant que nécessaire, sans hésiter à enchaîner deux gardes de 12 heures de suite. Je travaillais aussi à côté, en faisant des gardes de nuit comme aide-soignant, puis comme infirmier.

Qu’en était-il alors de votre engagement politique ?

 
Lorsque j’ai renoué avec mon parcours médical, ce début très politisé et chaotique a pris fin. Nous avons abandonné nos rêves politiques et idéologiques, avec même une certaine méfiance vis-à-vis du radicalisme dans lequel nous avions été pris. Mais j’avais besoin de m’investir. D’où mon souhait de m’orienter vers le métier de médecin dans le social, en France ou dans le tiers-monde. On ne parlait pas encore d’humanitaire.

Comment obtenez-vous votre premier poste de médecin ?

 
J’avais entendu parler d’une organisation qui envoyait des médecins dans le monde : MSF [Médecins sans frontières]. Il s’agissait alors d’une toute petite structure. Dès la fin de mon stage d’interne, avant même d’avoir validé ma thèse de fin d’études, j’ai postulé à une offre pour une mission de médecin au Liban. Je suis resté près de mon téléphone pendant 10 jours en espérant que j’allais y aller. Je n’ai jamais eu de nouvelles. J’ai alors saisi la première occasion de partir. Elles étaient rares pour les médecins à l’époque. Le tiers-monde était plutôt réservé aux profs, aux sociologues ou aux techniciens agricoles. Grâce à un ami, j’ai su que Medicus Mundi (Caritas) cherchait un médecin pour un remplacement de trois mois au Bénin. J’ai été pris. Je suis ensuite parti à Djibouti, en indépendant. En revenant, j’ai vu une autre annonce de MSF pour un remplacement. Cette fois, ça a fonctionné. Je suis parti trois mois en Thaïlande, c’était le début de mon aventure à MSF, il y a exactement 34 ans.

Encourageriez-vous un jeune qui veut travailler dans l’humanitaire ?

 
Il y a plein de choses à y faire. Le milieu s’est transformé et se montre beaucoup plus ouvert aujourd’hui. Mais il faut être conscient que la volonté, l’énergie ou l’enthousiasme ne suffisent pas, même s’ils sont aussi importants que le fait d’être engagé ou militant. Ce qui est nécessaire, ce sont avant tout des savoir-faire pratiques. Il faut absolument avoir un métier, à partir duquel on peut se rendre utile : médecin, logisticien, soignant, technicien, etc.

Si vous pouviez remonter le temps, que changeriez-vous dans votre parcours ?

 
Peut-être certaines de mes décisions professionnelles en tant que responsable de MSF… Dans les années 1980, par exemple, j’ai complètement manqué un épisode très critique au Soudan, en m’aveuglant sur la réalité de la famine et des violences dans la région du Darfour. Mais je ne changerais rien dans mon parcours d’études. Je l’ai choisi et il m’a apporté beaucoup de satisfactions. J’effacerais peut-être simplement certaines bêtises dans mon parcours de gauchiste !
  

Biographie express
19 juin 1950 : naissance à Jérusalem.
1960 : entre en 6ème au lycée Lakanal à Sceaux (92) (on appelait à l’époque “lycée” les années d’études de la sixième à la terminale).
1967 : décroche le bac sciences expérimentales mention assez bien en candidat libre.
1968 : entre en première année de médecine, à la fac de sciences d’Orsay. Étudie à Cochin après l’éclatement de l’université parisienne en mai 1968.
1975 : termine ses études de médecine. Passe un diplôme de médecine tropicale et un certificat d’épidémiologie.
1976 : remplace un médecin au Bénin pendant 3 mois avec Medicus Mundi (Caritas).
1978-1982 : intègre MSF (Médecins sans frontières) à un poste de médecin en Thaïlande avant d’effectuer de nombreuses missions dans des zones de conflits et des camps de réfugiés.
1982-1994 : est président de MSF.
Depuis 2000 : est professeur à Sciences po Paris (les pratiques et les enjeux politiques de l’humanitaire) et directeur d’études à la Fondation MSF.
 

Pour aller plus loin : Métiers de l'humanitaire : la vraie vie des travailleurs / Métiers d’avenir… si vous aimez exercer un métier solidaire et responsable / Quel avenir pour les métiers de l’humanitaire?