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Reportage

Animation et jeux vidéo : entreprises recherchent diplômés désespérément

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L'école Émile-Cohl organise chaque année une journée de recrutement pour ses futurs diplômés avec des entreprises de l'édition, de l'animation et du jeu vidéo. // © Laura Taillandier
L'école Émile-Cohl organise chaque année une journée de recrutement pour ses futurs diplômés avec des entreprises de l'édition, de l'animation et du jeu vidéo. // © Laura Taillandier

Pas de débouchés après une école d'art ? Le marché de l'emploi dans le secteur de l'animation et du jeu vidéo fait mentir ce cliché. Mieux, des entreprises ont du mal à recruter autant de jeunes diplômés qu'elles le souhaiteraient pour leurs productions. Illustration dans les couloirs de l'école Émile-Cohl où se tenait un job dating, mercredi 10 mai 2017.

"Nous embauchons à tour de bras." Mercredi 10 mai 2017, dans les locaux de l'école Émile-Cohl à Lyon, des entreprises du jeu vidéo et de l'animation sont venues faire leur marché parmi les étudiants et jeunes diplômés de l'établissement, le temps d'un job dating. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'ambiance est bien loin du pessimisme du marché de l'emploi dans l'ancienne usine de véhicules industriels. "Nous avons tellement de mal à trouver des animateurs", déplore Charlotte Monsarrat, directrice des productions du studio d'animation Caribara, derrière son stand. Elle fait partie des 48 recruteurs à la recherche de la perle rare.

Des besoins variés et immédiats

"En ce moment, les entreprises recherchent des animateurs 2D ou 3D. Les besoins immédiats dans ce secteur sont immenses", souligne Aymeric Hays-Narbonne, le directeur adjoint de l'école, qui supervise le job dating. L'animateur, c'est la personne qui met en mouvement les éléments d'un film d'animation ou d'un jeu vidéo en suivant les indications du réalisateur. Il réalise les dessins clés des personnages, des objets ou des décors. Un emploi souvent le temps d'une production, effectué sous le statut d'intermittent ou d'indépendant, même si des CDI sont disponibles assurent les professionnels présents. 

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"Nous recrutons dans tous les corps de métiers de l'animation : design, storyboard, monteur animatique, layout, character designer...", liste Florian Thouret, directeur artistique de Caribara. "Nous manquons cruellement de personnes qui font du rigging [doter les objets et personnages d'un squelette] par exemple, une compétence très technique à mi-chemin entre l'animation et le design", complète Charlotte Monsarrat.

De son côté, l'entreprise Ubisoft est venue repérer de bons candidats pour la conception des jeux vidéos. "On cherche de l'excellence artistique dans de nombreux métiers comme texture artist (création des textures des objets environnants) ou encore levels designer (imagination et création d'un niveau du jeu vidéo)... Dans le gameplay, il y a toujours des postes à pourvoir", relève Fabien Yorgandjian

"Un vrai problème de recrutement"

Pour Carole Tolédo, les entreprises du secteur de l'animation font face à "un vrai problème de recrutement". La directrice du studio TeamTO de Valence remonte ses lunettes sur son nez et tapote énergiquement sur son ordinateur portable. Elle multiplie les jurys des écoles et les jobs dating pour trouver des recrues. "Nous avons besoin de 100 personnes pour octobre. Il y a quatre ans, nous étions 50. Et aujourd'hui, sur certains projets, nous pouvons monter jusqu'à 300 personnes", illustre-t-elle. 

Les recruteurs déplorent le manque de candidats sur le marché du travail. "Nos besoins ont grossi bien plus vite que les écoles. Personne n'a vu venir les choses...", relève Jean-Jacques Benhamou, recruiting manager pour le studio d'animation Illumination Mac Guff. Même constat pour Carole Tolédo. "En France, nous manquons de spécialisation en animation 3D." De ce fait, une petite part du budget de la production est allouée à la formation de recrues. "Nous avons besoin de davantage d'encadrants. Cela coûte plus cher mais c'est nécessaire", affirme Carole Tolédo. L'ensemble des stagiaires de dernière année passés par son entreprise cette année ont été embauchés comme chez Caribara. 

Les professionnels pointent également une fuite des étudiants vers de grands studios étrangers. "C'est normal, pour eux, c'est une super expérience", constate sans amertume Carole Tolédo. Que faire alors pour garder les diplômés ? "De bons films pour appâter de bons candidats", tranche dans un sourire Jean-Jacques Benhamou.

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Des débouchés aussi pour les dessinateurs

Devant les stands des maisons d'édition et de littérature jeunesse, les étudiants, portfolios sur les genoux, sont tout aussi nombreux à patienter pour un entretien. En revanche, les offres des entreprises le sont moins. "Sur le marché de la bande-dessinée, le nombre de candidats à vouloir se partager le gâteau augmente mais la taille de celui-ci n'a pas bougé", illustre Olivier Petit des éditions petit à petit. Le professionnel édite chaque année de jeunes dessinateurs. "Nous leur mettons le pied à l'étrier en leur expliquant comment faire leurs planches, gérer l'administratif... Nous sommes l'étape après l'école et avant le grand bain."

Le grand bain, c'est le plus souvent la multiplication de projets sous le statut d'auto-entrepreneurs. Beaucoup des diplômés spécialisés dans l'illustration ou la bande-dessinée se regroupent en ateliers ou sont membres de la maison des artistes. Certains enseignent également à côté de leurs projets artistiques. "Dans l'édition, les besoins sont plus faibles mais ils existent comme dans l'œuvre non-fictionnelle", nuance Aymeric Hays-Narbonne.

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La solution pour les jeunes diplômés peut être aussi de se tourner vers l'animation qui leur fait de l'œil sur les stands voisins. "L'illustrateur parle la même langue qu'un animateur. Il ne faut pas hésiter à frapper à la porte des studios. Ils ont besoin de gens qui connaissent l'image fixe", conseille Alice Rivière, responsable pédagogique à l'école Émile-Cohl. "Les dessinateurs peuvent faire du matte painting – création de décors pour un film, du storyboard – transcription visuel d'un scénario ou encore du layout."

Une option qui pourrait intéresser Philippa, venue présenter ses illustrations jeunesses. "Des studios d'animation ont demandé à voir mon book. C'est intéressant car je n'aurais jamais pensé à explorer cette piste", souligne la jeune diplômée, prudente mais enthousiaste. 

Job dating : un marathon apprécié des étudiants et des recruteurs

L'école Émile-Cohl organise chaque année depuis plus de dix ans une journée de recrutement sur le modèle du job dating dans ses locaux. Pour l'édition 2017, 48 entreprises ont fait passé plus de 1.000 entretiens à plus de 80 étudiants. À l'image de Julien, en quête d'un poste en recherche visuelle en pré-production. Il aura mené tambour battant plus de 14 entretiens dans la journée. Un moyen de faire le plein de cartes de visite avec "de vrais contacts, pas des emails génériques". Certains de ses entretiens se sont bien passés. D'autres moins. "C'est le jeu. Parfois mon profil ne convient pas."

Même si ces courtes entrevues – 15 minutes – ne débouchent pas sur une offre d'emploi ou de stage, elles permettent aux diplômés d'avoir un retour de professionnels sur leur travail. Et aux entreprises de repérer de futurs collaborateurs. "Notre objectif aujourd'hui est de renouveler notre pool d'intervenants. Nous recherchons des étudiants qui ont un univers graphique fort auxquels nous pouvons faire appel quand nous avons un projet précis en tête", explique Axel Planté-Bordeneuve, responsable de l'édition numérique pour le groupe Milan-Bayard. Chaque recruteur repart du job dating avec un livret recensant l'ensemble des productions des participants ainsi que leur contact.