Témoignage

"C'est comme recommencer une nouvelle période d'essai" : des jeunes diplômés en contrats précaires témoignent

L'enchaînement de contrats courts peut être synonyme d'éternel recommencement pour certains jeunes.
L'enchaînement de contrats courts peut être synonyme d'éternel recommencement pour certains jeunes. © Vadym / Adobe Stock
Par Rachel Rodrigues, publié le 03 janvier 2024
7 min

Si les contrats courts - CDD, intérim, etc. - permettent à de nombreux jeunes d'être plus libres et de ne pas s'engager, cela implique aussi une précarité génératrice de stress au quotidien.

Intérim, freelance, CDD… L'enchaînement de contrats courts représente une réalité pour une majorité de jeunes, aujourd'hui. C'est même l'une des composantes parfois moins évidentes de la légère hausse du taux d'emploi des jeunes, ces derniers mois (+0,3% au troisième trimestre 2023).

En 2021, 56,9% des salariés de moins de 25 ans disposaient d'un contrat précaire, selon des calculs de l'Observatoire des inégalités qui s'appuie sur des données de l'Insee. 

Parfois synonymes de liberté, et moins engageants, ce type de contrats peut aussi impliquer une précarité génératrice de stress pour les jeunes qui les pratiquent.

Et pour cause, si certaines personnes en contrat précaire sont satisfaites de ce statut, il ne s'agit que d'une infime parité, rappelle l'Observatoire : "lorsqu’on leur pose la question, 90,5% des salariés en contrat à durée déterminée ou en intérim répondent qu’ils préféreraient un CDI, selon l’Insee en 2021"

L'Etudiant a interrogé plusieurs jeunes concernés, dans différents domaines professionnels. Ils et elles nous racontent comment ils s'organisent et l'impact que les contrats courts peuvent avoir sur leur quotidien.

Des contrats courts synonymes d'une plus grande liberté

Nombre d'entre eux admettent voir dans ce type de contrats un moyen de mieux gérer leur temps, loin des journées classiques de travail "passées dans un bureau".

"En tant que freelance, aucun jour ne se ressemble", décrit Nathan, chef de projet événementiel. Le jeune diplômé raconte multiplier les expériences et diversifier ses clients. "Je peux aussi choisir à quel prix je facture mes services, selon les compétences que je vends, et en fonction de ce qui se fait sur le marché", précise-t-il. 

Pour Eliot, l'enchaînement de contrats à durée déterminée est un choix bien assumé : "je n'aime pas rester au même endroit pendant trop longtemps", affirme le jeune assistant d'éducation (AED) de 20 ans.

Le système de CDD d'un an renouvelable qu'il expérimente depuis septembre à Nantes (44) lui permet de gagner en expérience dans un domaine qu'il aime, sans se fermer de portes. "Je me sens encore jeune pour avoir forcément envie d'une vie stable, passée dans la même ville, ou au même poste", ajoute-t-il, en racontant ses projets et envies de voyages.

Organiser son temps et ses congés

Seulement, pour Nathan, cette liberté reste "autant un avantage qu'un inconvénient" et peut rapidement avoir des effets pervers. "Si on ne s'impose pas de congés dans l'année, on peut se retrouver à ne jamais en prendre", explique-t-il. 

À la différence des CDI et des CDD longs, l'enchaînement de contrats courts ne prévoit pas un nombre minimum de congés tous les mois. Résultat : les jeunes peuvent vite se voir submergés par des offres de contrats qu'ils n'osent pas refuser.

Agathe s'est plusieurs fois trouvée dans cette situation. En septembre, alors qu'elle s'était imposée cinq jours de vacances, "les premiers congés que je prenais depuis l'obtention de mon diplôme, un peu plus d'un an plus tôt", la jeune journaliste a été appelée deux fois par des employeurs pour un contrat. "J'ai ressenti un sentiment de culpabilité de devoir refuser du travail", décrit-elle. 

Sur le long terme, il est parfois difficile de se projeter. "J'ai un projet le 19 janvier, et après, je n'ai rien. On vit dans l'incertitude permanente", explique Marine, cheffe de projet événementiel en freelance.

Ce manque de visibilité peut compliquer l'organisation de projets de vie ou de voyage : "il peut se passer deux semaines pendant lesquelles on ne fait rien et ensuite être débordés. Ce n'est pas évident de se dire qu'on prévoit des vacances", ajoute-t-elle.

La vie personnelle au second plan

Et même en congés, il est parfois difficile de couper réellement avec le travail. "Personne ne nous remplace, alors on doit être tout le temps joignable", détaille la jeune diplômée de 26 ans. 

Jusqu'en octobre dernier, Agathe était ce qu'on appelle une journaliste "volante". "Je tournais sur l'ensemble du réseau France Bleu", détaille-t-elle.

Concrètement, cela implique qu'elle pouvait recevoir des propositions de contrats à n'importe quel moment, voire parfois la veille pour le lendemain, "à l'autre bout du territoire".

"Lorsque j'ai commencé à travailler, je m'interdisais toute sortie et restais chez moi à attendre qu'on m'appelle", ajoute-t-elle. Du côté de Lisa*, également pigiste pour le groupe Radio France, l'appréhension est la même : "cela fait trois ans que je ne fête pas Noël avec mes parents parce que je travaille", raconte-t-elle. 

Sa santé peut également passer au second plan, en raison des contrats qu'elle accepte, aux quatre coins de la France. "J'ai mis trois ans pour aller voir un ophtalmologue", regrette-t-elle.

Tenir des comptes des jours travaillés

Avec une telle irrégularité, il est primordial d'être régulier dans son organisation. "Il y a une charge mentale qui apparaît pour être le plus vigilant possible au regard des contrats qu'on signe : il faut vérifier que la rémunération est la bonne", explique-t-elle. 

A ce titre, Marine s'est créée une routine qu'elle applique tous les mois : "je suis devenue une pro d'Excel", assure-t-elle. A chaque fois qu'elle commence à travailler sur un nouveau projet, la jeune cheffe de projet événementiel note les heures qu'elle y passe, pour faciliter l'édition de ses factures pour les clients.

À savoir que dans certains secteurs d'activité, il faut attendre le mois suivant la réalisation du contrat ou de la mission pour être rémunéré. Résultat : "il y a des mois où on gagne trois fois plus que le mois précédent, illustre la cheffe de projet. Il faut apprendre à anticiper ses dépenses". 

Pour faciliter la gestion de son budget, "je tenais un registre de mes dépenses et de mes recettes qui répertoriait la date limite à laquelle mes clients étaient censés me payer, pour pouvoir relancer au bon moment", complète Pauline, graphiste-illustratrice, en freelance pendant trois ans à sa sortie d'études.

S'adapter à de nouvelles équipes en permanence

Enchaîner les contrats courts, cela implique aussi de devoir régulièrement s'adapter à de nouvelles équipes. "Le même mois, il peut m'arriver de réaliser des missions pour trois agences différentes. Il faut s'acclimater à des méthodes de travail différentes", relate Nathan. 

Seulement, "à force de côtoyer tout ce monde, on ne connaît jamais vraiment personne", estime-t-il. C'est exactement le constat que partage Agathe, qui admet "ne pas avoir le temps de créer des liens", quand elle sillonne la France tous les mois. 

En définitive, "il faut toujours faire ses preuves", conclut Marine. Chaque nouveau contrat, "c'est comme recommencer une nouvelle période d'essai", ajoute la jeune travailleuse en freelance. Les impératifs : saisir au plus vite la mission confiée et la réaliser au mieux pour espérer être rappelé.

*Le prénom a été modifié. 

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