1. Les 20 ans de Pierre Mathiot : "J’en ai fait voir à mes profs et à mes parents"
Témoignage

Les 20 ans de Pierre Mathiot : "J’en ai fait voir à mes profs et à mes parents"

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Pierre Mathiot, aujourd'hui chargé de mission auprès de Jean-Michel Blanquer, entrait à 19 ans en hypokhâgne à Besançon, avant d’intégrer Sciences po Paris. // © Aimée Thirion/Hans Lucas pour l'Etudiant
Pierre Mathiot, aujourd'hui chargé de mission auprès de Jean-Michel Blanquer, entrait à 19 ans en hypokhâgne à Besançon, avant d’intégrer Sciences po Paris. // © Aimée Thirion/Hans Lucas pour l'Etudiant

Les élèves qui passeront le bac en 2021 inaugureront le nouveau format de l’examen, en partie le fruit de la réflexion de Pierre Mathiot, chargé par le ministre de l’Éducation nationale d’écrire un rapport proposant des pistes de réformes de l’examen et, plus largement, du lycée. Il revient pour nous sur ses années lycée.

Étiez-vous un bon élève ?

J’étais un bon élève dans certaines matières car, jusqu’au lycée, je faisais bêtement des choix. J’ai d’ailleurs redoublé ma troisième, à la suite de laquelle on souhaitait m’orienter vers un BEP [brevet d’études professionnelles]. Je suis finalement allé en seconde générale. J’étais très bon en français et en histoire, puis en philosophie, des matières dans lesquelles je travaillais beaucoup ; je lisais énormément de livres. Mais je mettais totalement de côté les autres disciplines… Je le regrette aujourd’hui, notamment d’avoir négligé les maths et les langues vivantes. Du coup, j’ai eu le bac de justesse (10,5 sur 20).

Puis vous êtes entré en hypokhâgne…

Je ne connaissais pas l’existence de l’hypokhâgne [première année de classe préparatoire au concours de l’ENS section littéraire] six mois avant d’y entrer. C’est ma professeure de français qui m’en a parlé et m’a dit que je devais déposer un dossier, avec mes bonnes notes en français, en histoire et en philosophie.

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Et j’ai été pris car c’était à Besançon [25], une "petite" hypokhâgne. Ce n’était ni celle de Strasbourg [67] ni de Lyon [69], auxquelles j’aurais pu postuler puisque ce n’était pas très loin de chez moi. Dans ma classe, j’étais le seul élève à n’avoir pas eu de mention au bac…

Comment vous en êtes-vous sorti ?

Au lycée, j’en avais sous la pédale ! À partir du moment où je suis arrivé en hypokhâgne, tout a commencé à me plaire. Je travaillais beaucoup, notamment car j’avais toujours la crainte d’être le dernier, celui qui n’était pas à sa place.

À tel point que vous parvenez à entrer à Sciences po Paris au premier essai.

Comme hypokhâgne, j’ai appris l’existence de Sciences po quelques mois avant de l’intégrer, par un camarade de classe. Il m’a expliqué ce qu’on y étudiait et c’était tout ce qui me plaisait. J’ai alors préparé le concours seul dans mon coin, entre mai et septembre, en empruntant des livres à la bibliothèque de mon village.

En 1986, à 20 ans, il intègre Sciences po Paris. Un grand bouleversement pour ce natif du Doubs. // © Photo fournie par le témoin
En 1986, à 20 ans, il intègre Sciences po Paris. Un grand bouleversement pour ce natif du Doubs. // © Photo fournie par le témoin

Il fallait 100 points pour être reçu au concours, j’ai obtenu… 99,5 points, avec un 1 sur 20 en anglais ! Mais j’ai été miraculeusement repêché.

Pourquoi avoir tenté l’IEP de Paris et pas un plus proche de chez vous ?

Car je ne savais pas qu’il en existait d’autres à l’époque. Je sortais de ma campagne, mes parents n’avaient pas le bac : nous ne connaissions rien de tout cela. Et quand je suis arrivé au concours, que j’ai vu qu’il y avait 5.000 candidats pour 400 places, ça m’a fait un choc !

Comment avez-vous, vous et vos parents, vécu votre arrivée à Paris ?

J’étais boursier, alors quand j’ai dit à mon père que je tentais Sciences po Paris, il m’a dit : "Si tu réussis, on mangera des patates." Pendant mes trois ans à Sciences po, je vivais grâce à une bourse, et des 2.000 francs (environ 300 €) que me donnaient mes grands-parents paternels chaque mois pour payer ma chambre de bonne.

Au lycée, j’avais une posture d’intello, qui lisait seul dans son coin.

Je rentrais les week-ends chez mes parents pour laver mes vêtements et ramener de la nourriture pour la semaine. Les premiers temps, je prenais un plan pour aller de chez moi à l’IEP, alors qu’il n’y avait que cinq minutes de marche !

Vos parents étaient-ils attentifs à votre réussite scolaire ?

Non, ils étaient largement dépassés. À partir de la troisième, c’est moi qui remplissais les papiers ; ceux du choix du lycée, de la filière, puis de l’inscription en hypokhâgne. Mes parents signaient simplement. Quand j’ai commencé mon doctorat, pour écrire une thèse, pendant laquelle je donnais des cours à Sciences po, ma mère me disait : "Mais quand vas-tu commencer à travailler ?", tellement l’idée d’un doctorat était éloignée d’elle. Mais ils étaient très fiers que je réussisse.

Hypokhâgne, Sciences po : à chaque fois, vous découvrez au dernier moment ces formations. Que souhaitiez-vous faire avant cela ?

Je voulais être professeur d’histoire. J’ai grandi dans une famille d’anciens résistants, et j’ai été socialisé aux discussions sur la guerre, la République…

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Je me suis alors intéressé à cette période de manière folle. Je lisais des livres que personne ne lisait sur la guerre, le fascisme. Et j’ai fait Sciences po dans ce but-là, même si j’envisageais au départ une licence d’histoire.

Avez-vous été marqué par des enseignants ?

Ma carrière scolaire entière est marquée par des rencontres. Je m’en suis sorti grâce à des enseignants qui m’ont permis de rester accroché. Au collège, j’ai eu une professeure d’histoire passionnante, qui motivait les élèves tout en étant très bienveillante et qui ne vous jugeait pas. Je suis redevable à ces personnes, qui m’ont beaucoup aidé, notamment lorsque j’ai redoublé ma troisième. Au lycée, je me rappelle surtout de mes enseignants de français et de philosophie, ainsi que de Bertrand Badie, qui donnait des cours à Sciences po. Ces adultes m’ont tellement marqué que j’ai conçu mon rôle de professeur en pensant à eux.

Pendant votre scolarité, quelles étaient vos activités extrascolaires ?

À partir du lycée, je me suis mis à courir. Avant, j’avais fait du foot, du tennis de table à un niveau plutôt bon. Mais, au lycée, j’avais une posture d’intello, qui lisait seul dans son coin, avec les cheveux longs, et je pratiquais aussi seul du sport. Je courais beaucoup et sur de longues distances. À 17 ans, je faisais des semi-marathons. En fait, cela correspond au moment où je me suis mis à travailler.

Pierre Mathiot a été directeur de Sciences po Lille,de 2007 à 2015. // © Aimée Thirion/Hans Lucas pour l'Etudiant
Pierre Mathiot a été directeur de Sciences po Lille, de 2007 à 2015. // © Aimée Thirion/Hans Lucas pour l'Etudiant

À Sciences po, j’ai été membre du bureau des sports, ce qui a été un facteur important de ma socialisation, car je venais de province et c’était compliqué.

Étiez-vous engagé politiquement ?

J’ai rapidement intégré à Sciences po le Club des rocardiens (du nom de Michel Rocard, Premier ministre socialiste de 1988 à 1991), ainsi qu’un groupe d’anarcho-déconneurs qui se moquait un peu de tout. J’ai également été membre de l’UNEF [syndicat étudiant, classé à gauche].

Quel est votre meilleur souvenir de votre période adolescente ? Et le pire ?

Le meilleur est sans doute le moment où j’ai appris que j’étais reçu à Sciences po. J’ai senti la fierté de mes parents. En revanche, à ce moment-là, je n’avais pas pensé que j’allais galérer autant, en termes d’adaptation.
Pour le pire, je n’ai pas connu de moment dramatique dans ma jeunesse, même si ma mère a été malade et que j’ai le souvenir d’une ambiance parfois terne de ce fait-là. Mais, rétrospectivement, je me dis que j’ai trop déconné quand j’étais au collège. J’étais le petit con, mais plutôt en version humoriste que méchant ; je me moquais des professeurs. Avec le recul, je crois que j’en ai fait voir pas mal à ces derniers et à mes parents.

Vous évoquez Paris comme un grand bouleversement. Aviez-vous voyagé auparavant ?

Non ! Avec mes parents, on allait parfois en Bretagne, mais, en général, je partais en vacances chez mes grands-parents, à quinze kilomètres de chez moi. Ma mère n’a jamais pris l’avion, et mon père une seule fois, pour faire son service militaire en Algérie. Je suis allé une fois en Algérie, à 10 ans, mais je n’ai jamais fait de voyage scolaire à l’étranger. On était embourbé dans notre coin. Aller à Besançon, la grande ville de ma région, pour moi, c’était aller sur la lune.

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Quand j’étais à Sciences po, il n’existait pas d’échange international comme aujourd’hui. Ne pas avoir eu une expérience à l’étranger est un regret pour moi, un manque. Mais déjà que c’était un choc pour ma mère que j’aille à Paris, alors si j’étais parti à l’étranger…

À 15 ans auriez-vous imaginé votre vie actuelle ?

À 15 ans, je pensais surtout aux filles et à ce que j’allais manger le soir. Plus sérieusement, c’est vraiment d’avoir été pris à Sciences po qui a changé ma vie. Sinon, je serais certainement professeur d’histoire-géographie d’un collège de Franche-Comté, un peu à l’image du parcours de ma sœur. Et peut-être qu’actuellement, à 51 ans, j’aurais encore peur d’aller à Paris ! Ainsi, tout ce qu’il se passe dans ma vie depuis vingt ans, c’est du bonus, avec un challenge pour moi : ne pas m’endormir sur une position donnée, toujours me remettre en question et réfléchir en quoi je peux être utile à la communauté.

Comment définissez-vous la réussite ?

C’est de vivre en faisant quelque chose qui correspond à ses valeurs, et d’avoir la chance formidable de gagner correctement sa vie pour ça. Je pense, par exemple, que je pourrais gagner beaucoup plus d’argent, mais en faisant des choses qui ne correspondent pas à mes valeurs.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune ?

De ne pas se censurer, de ne pas se poser de limites, et de travailler. Il est tout aussi triste de s’empêcher d’avoir des ambitions alors qu’on a le niveau, que d’avoir des ambitions élevées sans comprendre qu’il va falloir beaucoup travailler et se remettre en question.

Biographie express

1966 : naissance à Montbéliard (25).
1985 : obtient son bac L et entre en hypokhâgne à Besançon.
1986 : intègre Sciences po Paris.
1989 : obtient un DEA (diplôme d’études approfondies, bac+5, master actuel), d’études politiques.
1991 : débute son doctorat et sa thèse sur "les politiques publiques de lutte contre le chômage".
1999 : obtient son premier poste fixe d’enseignant, à la faculté de droit de Lille 2.
2007 : devient directeur de Sciences po Lille.
2017 : chargé par Jean-Michel Blanquer d’un rapport pour réformer le bac et le lycée.