1. Les 20 ans de Timothée de Fombelle : comment il est devenu écrivain
Interview

Les 20 ans de Timothée de Fombelle : comment il est devenu écrivain

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Timothée de Fombelle : "Je savais que j’écrirais, je ne pensais pas que cela deviendrait mon métier." // © Julie Boileau
Timothée de Fombelle : "Je savais que j’écrirais, je ne pensais pas que cela deviendrait mon métier." // © Julie Boileau

S’il écrit depuis l’enfance, Timothée de Fombelle a 32 ans lorsqu’il envoie son premier manuscrit, "Tobie Lolness", à un éditeur. Entre-temps, il crée une troupe de théâtre, suit des études littéraires et enseigne le français. Il vient de publier son premier album, "la Bulle", illustré par la jeune artiste Éloïse Scherrer.

Quel genre de lycéen étiez-vous ?

Je suis entré en seconde après avoir passé 2 ans en Côte d'Ivoire, où mon père architecte avait été envoyé en mission. Quand ma famille est revenue dans notre appartement parisien, tout a changé dans ma vie : j'étais parti enfant, et là, j'entrais au lycée Fénelon, dans le Quartier latin. Je n'étais pas un élève exceptionnel : parfois je plaisais aux profs, parfois non !

Vous deviez rapporter de bonnes notes à la maison ?

Pas vraiment ! Je suis le deuxième d'une fratrie de 5 enfants. Mes parents nous faisaient confiance, non pas parce qu'ils n'avaient pas le temps de s'occuper de nous, mais parce que les études n'étaient pas l'essentiel pour eux. J'ai senti très tôt que c'était un parcours obligé, mais que ce n'était pas là que ça allait se décider, que ce qui était important, c'était ce que l'on faisait par ailleurs dans la vie.

Vous étiez donc engagé dans beaucoup d'activités ?

J'ai été délégué de classe. J'ai découvert qu'il y avait dans mon lycée un budget de formation, qui s'accumulait depuis des années. J'ai trouvé une formation à la communication à l'américaine chez Dale Carnegie [centre de formation en management], qui n'accueillait que des chefs d'entreprise... Avec une dizaine d'autres délégués, nous avons assisté à 3 heures de cours, un soir par semaine. J'ai aussi créé une troupe de théâtre avec l'un de mes frères, qui s'appelait "les Bords de Scène". Nous avons recruté des étudiants – étant en première, j'étais le plus jeune –, et nous montions un spectacle par an. Comme j'écrivais déjà, j'ai proposé mes pièces. Je mettais aussi en scène, et, parfois, je faisais le décor.

C'est là aussi que vous avez rencontré l'amour...

Il se trouve que j'ai recruté dans ma troupe une comédienne pour des raisons purement artistiques [rires], qui est devenue ma femme. D'ailleurs, j'avais commencé par la refuser, sachant qu'elle n'avait que 16 ans. Du haut de mes 17 ans, je trouvais que ça ne faisait pas sérieux d'avoir des acteurs trop jeunes ! Mais quand je l'ai rencontrée, lors du casting d'un personnage pour la pièce "le Rendez-vous de Senlis" de Jean Anouilh, j'ai su que c'était la bonne personne.

Quand avez-vous commencé à écrire ?

Enfant déjà, j'écrivais des textes pour moi, c'est un peu une tradition familiale. Plus tard, en 1re, j'ai créé avec des camarades une revue lycéenne qui s'appelait "Empreinte neigeuse". Cela me permettait de diffuser mes textes, ce qui était idéal [rires] !

Enfant déjà, j'écrivais des textes pour moi, c'est un peu une tradition familiale.

C'est dans ce magazine que ma première pièce a été publiée. Puis celle-ci a été jouée par ma compagnie au Théâtre Courivaud, à Paris. Cette pièce s'appelait "Octobre en bruine", et, heureusement, elle est introuvable.

Comment avez-vous choisi votre orientation au lycée ?

Bizarrement, j'ai choisi la série B du bac [l'actuel ES, économique et social], surtout pour ne me fermer aucune porte. J'ai frôlé la mention assez bien, ce qui m'a un peu surpris, car j'avais, au cours de l'année, le niveau pour la décrocher. Mais ça prouve aussi que j'accordais peu d'importance à mes résultats. Je n'ai pas du tout un esprit de compétition !

Vous vous êtes pourtant dirigé vers une classe prépa…

J'ai même fait deux khâgnes [1re année de classe préparatoire littéraire], pour la qualité de l'enseignement, au lycée Condorcet, à Paris. Cela a été passionnant, mais pas du point de vue de la préparation au concours d'entrée de Normale sup'. Je l'ai passé en touriste, même la deuxième fois ! Je me souviens avoir eu une très bonne note en français, un 17 sur 20, je crois. Pourtant, je n'avais fait que l'introduction, la première partie et la conclusion, alors que j'annonçais 3 parties dans ma copie !

Et après khâgne ?

J'ai traîné un an en licence où je m'étais inscrit à la fois en lettres et en études théâtrales à Paris 3 [Sorbonne-Nouvelle]. Je finançais mes études en donnant des cours de soutien scolaire de manière assez industrielle. À ce moment-là, mon père est tombé gravement malade, alors j'ai tout arrêté pour être auprès de lui. C'est quelque chose que je ne regretterai jamais. J'ai passé quelques mois à ses côtés : ça a été fondateur. Quand il est mort, je n'avais plus trop le choix, j'ai senti qu'il fallait que je me débrouille, que je gagne ma vie, et j'ai passé le concours d'enseignant [CAPES].

Devenir professeur, était-ce une vocation ?

Je suis devenu enseignant en lettres modernes, d'abord parce que cette discipline était ma passion. Mais la transmission était aussi quelque chose qui me fascinait. J'avais l'impression qu'il y avait une part de spectacle. Il faut avouer que je pensais que c'était conciliable avec tout ce que je faisais à côté. Ça ne l'a pas été longtemps, parce que j'ai découvert ce que signifiait être professeur à Gonesse (95) et à La Courneuve (93).

Les 20 ans de Timothée de Fombelle 2

Comment avez-vous vécu ces premiers pas professionnels ?

J'ai cru que j'allais enseigner la littérature, mais en réalité, je me suis retrouvé éducateur. Cela a été une surprise, mais pas une mauvaise nouvelle, parce que ça m'a passionné. Ces années d'observation de ces jeunes, souvent en grande difficulté sociale et scolaire, m'ont été utiles. Je me suis dit qu'il fallait écrire pour eux. J'ai été ébloui par le collège, à quel point c'était un monde de référence, de sécurité pour ces enfants.

L'indépendance financière a-t-elle changé quelque chose ?

C'était le miracle absolu : je ne pouvais pas croire que, chaque mois, on me versait un salaire pour ce travail que je fournissais ! Je faisais des folies avec mon tout petit salaire, par exemple, faire livrer à ma mère des caisses de vin pendant la Foire aux vins… Mais à côté de ça, je ne dépensais rien. Pendant mes études et mes concours, je me souviens que je faisais des repas somptueux qui me coûtaient 3 francs. J'achetais des petites pommes de terre, des tomates que je mettais à cuire à 6 heures du matin dans mon four : elles embaumaient mon studio ! D'ailleurs, tout petit déjà je m'intéressais à la cuisine, ma grand-mère était excellente cuisinière. Cela aurait pu être une voie professionnelle pour moi, mais finalement c'est un de mes frères qui est allé vers l'hôtellerie.

Et pour vous, cela a été l'écriture...

Pour le théâtre : je n'ai jamais envoyé un texte à un éditeur ! Une de mes pièces est arrivée dans les mains d'Hubert Nyssen, fondateur d'Actes Sud. Il m'a appelé pour me dire qu'il voulait la publier. Cela a été un premier pas dans le monde de l'édition.

Pour le théâtre : je n'ai jamais envoyé un texte à un éditeur !

J'ai commencé par écrire au kilomètre sur commandes pas toujours signées pour des éditeurs. C'était payé à la page donc j'en faisais beaucoup ! En parallèle, côté théâtre, j'ai eu des aides à la création pour mes pièces, ce qui financièrement me permettait de vivre un certain temps. Et puis, j'ai écrit "Tobie Lolness", mon premier roman.

Comment s'est passée l'écriture de "Tobie Lolness" ?

C'est une histoire à part, venant de mon enfance, je ne pouvais pas la raconter au théâtre. Donc j'ai écrit un roman. J'ai pris tous les risques, car je ne savais pas si ça intéresserait quelqu'un, et durant 6 mois, j'ai lâché les autres écritures qui me faisaient vivre. Puis j'ai envoyé le manuscrit par la poste. Je sentais qu'il y avait une certaine gravité dans ce moment. Et même pendant l'écriture : j'avais la certitude que c'était quelque chose qui allait changer ma vie. J'ai eu un coup de fil quelques semaines plus tard : Gallimard voulait m'éditer. Je l'attendais ce coup de fil ; j'étais confiant. À 32 ans, j'avais déjà l'impression d'être un vieil auteur quand mon roman est sorti, car j'écrivais depuis toujours.

La réalité a dépassé vos rêves ?

Oui, et ça, c'est vraiment fort, quand la réalité est plus parfaite que les rêves ! Je ne pensais pas que je pourrais être comme ça dans ma tour de contrôle à raconter mes histoires, à avoir cette liberté… Je n'imaginais pas que mes livres seraient traduits partout. En fait, je savais que j'écrirais, mais je ne pensais pas que cela deviendrait mon métier.

Vous ne regrettez pas votre parcours ?

Si c'était à refaire, je suivrais les mêmes études, et surtout, je referais les mêmes erreurs au même moment. Si j'étais rentré à l'École normale supérieure, je serais devenu un auteur ennuyeux qui écrirait des textes très sérieux, avec une écriture minimaliste, difficile d'accès.

Si j'étais rentré à l'École normale supérieure, je serais devenu un auteur ennuyeux.

J'aurais eu une autre vie, mais j'aime tellement écrire pour des jeunes de 10 à 15 ans, ou des "vieux" lecteurs de 20 ans. Ils viennent me voir parfois avec leur petit frère en disant : "Je l'ai lu quand j'avais 12 ans." Et j'ai une confiance totale dans la vie, j'ai l'impression que le meilleur est à venir.

Justement, quel message aimeriez-vous confier à vos lecteurs ?

Il ne faut pas attendre d'avoir une certitude pour se lancer, peu importe si on ne réussit pas du premier coup ou si on se trompe. Il faut agir, s'engager, créer, inventer ! Pour moi, les études sont une sorte de passeport, mais ce n'est pas le déclic de la vocation. Le déclic vient de ce que l'on fait à côté. C'est un peu ambitieux, mais il faut chercher l'endroit où l'on va être le plus utile.

Biographie express
1973 : Naissance à Paris.
1990 : Crée une troupe de théâtre et une revue lycéenne.
1991 : Obtient un bac B (actuel ES).
1995 : S'inscrit à la Sorbonne Nouvelle après trois ans de prépa littéraire.
1996 : Passe le CAPES et devient professeur de lettres.
2006 et 2007 : Publie Tobie Lolness, son premier roman (Gallimard Jeunesse), traduit en 29 langues.
2014 : Le Livre de Perle, Pépite du roman ado européen.
2016 : Sortie d'une BD avec l'illustratice Pénélope Bagieu.