Charline, étudiante en école d’architecture : "Je pleurais tous les soirs, je ne savais plus quoi faire"

Par Pauline Bluteau, publié le 18 Novembre 2021
7 min

À 22 ans, Charline revient de loin. Celle qui a toujours ambitionné de devenir architecte, telle "une évidence", n’a pas connu un parcours facile. Elle raconte ses désillusions, ses moments de doute et cet équilibre qu’elle a finalement réussi à trouver pour terminer ses études d’architecture.

Même au téléphone, il n’est pas difficile de déceler le ton serein et enjoué de Charline*. Et pour cause, à 22 ans, cette étudiante en quatrième année en école nationale supérieure d’architecture a décidé de ne plus mâcher ses mots. Ou plutôt de sortir des "tabous" qui entourent les études d’architecture depuis bien trop longtemps.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de suivre des études d’architecture ?

C’est une évidence depuis que je suis petite, je dessinais déjà des intérieurs. J’ai un profil plutôt littéraire et on me disait que j’allais échouer. Mais au collège, j’ai tout mis en place pour espérer intégrer les écoles d’architecture, j’ai foncé ! Et puis, j’ai eu le choix entre différentes écoles : pour l'une d'elle, j’avais de bons retours sur la ville, je me suis tout de suite sentie bien dans cette école, l’ambiance a beaucoup joué. Donc j’y suis allée.

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Mais les études d’architecture sont réputées pour être dures psychologiquement. Finalement, la désillusion est très vite arrivée…

La L1 et la L2 ont été très difficiles. J’avais un trop plein. J’appelais ma mère le soir en pleurant et j’ai fait une dépression pendant un an. Je ne savais plus quoi faire. Lorsque j’en ai parlé à mes enseignants, ils m’ont répondu que je n’avais pas le niveau. Quand je leur disais que je ne mangeais pas, que je ne me douchais pas, que je ne dormais que quatre heures par nuit, ils m’ont répondu : "Ton état psychologique ne nous regarde pas."

On ne sait pas ce qu’est une école d’archi. Mais on le voit, en première année, ils font le tri parmi les étudiants. Si tu n’es pas fort mentalement, c’est difficile. On n’en peut plus parce qu’on place nos attentes très haut, donc c’est compliqué, on est fatigué, c’est un vrai combat.

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Est-ce que tous les enseignants profitent de cette culture de la charrette (voir encadré) ?

Non, certains professeurs sont excellents et ont tout fait pour m’aider. Mais je suis tombée sur les mauvais. Selon certains, nous sommes "une génération qui se plaint". Parce que pour eux, comme ils ont vécu la charrette, on doit aussi la vivre. L’un des profs, le pire, nous envoyait des mails le dimanche à 22 heures pour un rendu le lundi matin. Ma binôme était sur le point de pleurer. Une autre fille de ma classe a perdu 10 kg. C’est un excellent architecte mais un mauvais professeur. Il nous disait que c’était "pour voir si [nous étions] autonomes".

Et du côté des étudiants, est-ce qu’il y a une solidarité entre vous ?

Il n’y a pas de concurrence entre les étudiants, en tout cas, on ne se tire pas dans les pattes parce qu’on est tous dans le même bateau. Mais la charrette, c’est la normalité, on n’est pas un bon architecte si on ne fait pas de charrette. Il y en a qui adorent ça d’ailleurs, parce que ça les pousse à produire un bon projet mais moi, j’ai besoin de sommeil.

Et puis, c’est tabou même si ça commence à se délier. Quand on voit quelqu’un de pas bien, on fait en sorte de faire bouger les choses. En master, c’est plus facile. On est moins nombreux, moins chargés, on se comprend les uns les autres.

La culture de la charrette, le sexisme… C’est un fait à l’école, est-ce que ça l’est aussi en stage ?

C’est même encore pire. Je crois que ça m’a presque dégoûtée de faire de l’architecture… Le stage, c’était la goutte d’eau. Mon tuteur faisait des allusions au fait que je ne portais pas de soutien-gorge. Et une fois, on allait chez un fournisseur et dans la boutique, il m’a présentée comme sa femme. Et puis il est parti en disant à la vendeuse : "Voyez ça avec ma femme". Je me suis retrouvée face à elle, mal à l’aise, elle aussi. Il avait le double de mon âge. C’était très lourd et fatigant. Surtout qu’on se pose plein de questions : "Qu’est-ce que je dois dire, ce n’est qu’un stage, ça dure un mois et puis j’ai besoin de réseau…". Aujourd’hui, j’essaie de dédramatiser.

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Qu’est-ce qui vous a donné envie de continuer ?

Je me disais : "Si je ne fais pas ça, je fais quoi ?" J’ai besoin de travailler de mes mains. Ces études sont dingues, pluridisciplinaires, passionnantes. Mais elles sont aussi idéalisées. Le but n’est pas de dégoûter mais il faut être prêt mentalement, être solide, trouver de l’aide, ne pas hésiter à en parler et bien s’entourer. Je pense qu’il faut trouver son équilibre, savoir doser.

Je me dis que j’ai bien fait de continuer. L’archi c’est un mode de vie, on réfléchit tout le temps et c’est dur de faire une vraie pause mais il faut, sinon tu deviens fou. J’ai bon espoir que notre génération ne soit plus comme ça.

*Le prénom a été modifié.

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