La culture de la charrette : une tradition qui continue de faire des ravages chez les étudiants en architecture

Par Pauline Bluteau, publié le 18 Novembre 2021
9 min

Elle est éprouvante, banalisée, malsaine, néfaste, dangereuse… Le vocabulaire ne manque pas aux étudiants en architecture pour qualifier cette culture de la charrette. Une tradition qui considère que travailler jusqu’à l’épuisement fait intégralement partie de ces études-passion, alors qu’elle continue de faire des ravages.

Ce jour-là, c’est toute une ambiance que l’on découvre dans cette école d’architecture francilienne. À l’heure de la pause déjeuner, les couloirs sont assez calmes. Les salles de classe sont vides. Sauf les ateliers. Dès le début de l’année, chaque étudiant est affilié à un atelier : les promotions sont mélangées, les élèves de première année côtoient ceux de cinquième année. C’est un espace où l’on travaille mais aussi où l’on mange, où l’on vit. Quand on y entre, on voit d’abord des étudiants studieux. Puis, il suffit de lever la tête et de jeter un œil aux murs pour comprendre que chaque atelier a ses codes, ses règles, ses idées.

Pour certains d’entre eux, il est rappelé qu’il faut payer une "masse". Une somme d’argent que l’on donne chaque semestre pour pouvoir faire partie de l’atelier. Une tradition qui indigne Eva*, l’étudiante qui nous accompagne. "Les L1 ne savent pas qu’ils n’ont pas à payer pour travailler dans cette salle, on leur fait croire que c’est pour payer des fêtes, l’utilisation de la cuisine… et puis quoi encore !" Finalement, ce que l’on comprend surtout, c’est qu’entrer dans une école d’architecture, c’est faire partie d’un clan, c’est entrer dans une atmosphère bien feutrée où tout n’est pas si rose pour les futurs architectes.

Dans cet établissement, des étudiants payent une "masse" pour travailler dans cette salle de cours.
Dans cet établissement, des étudiants payent une "masse" pour travailler dans cette salle de cours. // © Pauline Bluteau / L'Etudiant

Souffrir pour réussir : la devise en école d’architecture

"On l’a compris dès la rentrée, se souvient Eloïse*, étudiante à l’ENSA (école nationale supérieure d’architecture) de Montpellier (34). On nous met direct dans le bain, on nous pousse à bout. C’est une phase-test. Et c’est vrai que dit comme ça, c’est horrible." Horrible mais pas exceptionnel. D’après la dernière enquête de l’UNEAP (union nationale des étudiants en architecture et paysage), publiée en 2018, 68% des étudiants ressentent une pression de plus de 7/10. Pour les trois quarts, le stress a un impact direct sur leur physique (fatigue, prise ou perte de poids, mal de dos, anxiété…) et 30% aimeraient consulter un psychologue. "La première semaine, on a eu un 'intensif', un projet à rendre en deux jours. Voyant ce que la prof attendait de nous, je dis à ma voisine en rigolant 'on ne va même pas avoir le temps de manger'. La prof m’a regardée et a lancé 'il va falloir apprendre à faire des choix cette année', je n’en revenais pas", raconte Eloïse.

Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette culture de la charrette pratiquée depuis des années dans les écoles puis dans les agences. Une tradition bien connue qui peut mettre en danger la santé des étudiants. "La charrette, c’est un travail acharné. Tout est relégué au second plan : l’alimentation, le sommeil, la santé… le rendu est la priorité", précise Lise Le Bouille, présidente de l’UNEAP.

Lorsqu’on lui demande de parler de ses études à l’ENSAP à Bordeaux (33), Noémie* parait plutôt ravie, jusqu’à avouer : "J’ai dormi 6 heures en deux nuits… et encore, j’ai dormi. Mais j’ai pris l’habitude, c’est un rythme à tenir", se convainc-t-elle. Charline*, elle aussi étudiante en architecture, a fait une dépression pendant un an lors de sa deuxième année. "On le voit, ils font le tri et si tu n’es pas fort mentalement, c’est difficile, prévient-elle. J’appelais ma mère le soir en pleurant. Je ne mangeais pas, je ne me douchais pas, je dormais 4 heures par nuit… Les profs m’ont dit que je n’avais pas le niveau." Une réalité banalisée et qui parait complètement anodine pour les bacheliers. "Quand on arrive en école d’architecture, on découvre un monde différent et particulier où on entend que ‘ça vaut le coup de souffrir’ pour réussir. C’est une excuse", déplore Chloé*, administratrice du compte Instagram Balance ton archi.

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Une pratique légitimée par bon nombre d’enseignants

Sous le prétexte d’études-passion, les étudiants ne devraient donc pas compter leurs heures pour travailler. Certains entrent même en compétition pour savoir lequel a le plus charretté. "On apprend un métier où ce principe de la charrette existe. C’est comme ça que ça marche, en tant qu’architecte, on sera payé au projet, pas au nombre d’heures", estime Eloïse. "On trouve parfois des excuses parce qu’on n’a pas assez de recul, on est en plein dedans et on passe dessus grâce à la passion", assume Anaëlle, étudiante à l’ENSA Versailles (78).

Même si cette pratique n’est pas imposée aux élèves, elle est tout de même légitimée et parfois encouragée par les enseignants eux-mêmes, considérés comme intouchables. "Certains profs nous disent qu’on est une génération qui se plaint. Parce que eux l’ont vécu, on doit le vivre aussi, s’insurge Charline. On a eu un prof qui nous donnait du travail à 22 heures le dimanche soir pour le lundi matin, 'pour voir si [on est] autonomes'. Donc oui, il savait ce qu’il faisait."

Une situation qui n’est plus conforme aux attentes des étudiants et de la société pour le ministère de la Culture, dont les écoles d’architecture sont sous sa tutelle. D’après les différents retours d’écoles et d’étudiants, cette pratique perdure chez certains enseignants notamment de projet. "La charrette est une pratique historique mais ce ce n’est pas forcément une nécessité ou une fatalité de travailler à ce rythme, à l’école ou en agence. Cette image de la pratique professionnelle est bien ancrée mais les étudiants n’ont plus à être soumis à cela, il faut faire évoluer les choses", confirme Frédéric Gaston, sous-directeur de l’enseignement supérieur et de la recherche en architecture.

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En finir avec la banalisation de la charrette

À la rentrée 2020, un groupe de travail composé de représentants du ministère de la Culture, des écoles, des étudiants et des enseignants, s’est réuni pour répondre, entre autres, à ce constat. S’en est suivie l’écriture d’un plan pluriannuel qui devrait être publié d’ici la fin de l’année 2021. Dans ce cadrage national, plusieurs bonnes pratiques : la formation des enseignants-professionnels aux pratiques pédagogiques, la généralisation d’évaluation des enseignements par les étudiants, la sensibilisation des L1… "L’objectif n’est pas 'd’interdire la charrette' mais plutôt de revoir les raisons qui conduisent à cette pratique : pratiques professionnelles de certains enseignants, organisation des semestres, attentes en matière d'évaluation des enseignements, ect. Ce sont autant d’actions qui auront des impacts sur la charrette mais cela reste encore parfois dur à faire entendre", prévient le ministère.

De la pédagogie il en faudra, comme le défend également l’UNEAP. "Ce sont des professionnels, et non des enseignants, ils ne savent pas s’adresser aux étudiants. Toutes ces problématiques sont liées au format pédagogique des études et au climat des écoles qui préfèrent cacher ce qu’il s’y passe", avance Lise Le Bouille. "Le problème, c’est qu’on est assez seul, si on ne suit pas cette culture, on est marginalisé donc on n’en parle pas… Mais il ne faut pas se laisser faire, il faut essayer de sortir de ce système en comptant sur les profs bienveillants", résume Eva qui repart en cours, le sourire aux lèvres, toujours portée par sa passion et ce futur métier qu’elle rêve d’exercer.

*Les prénoms ont été modifiés.

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