Le sexisme, une réalité pour les étudiantes en école d'architecture

Par Pauline Bluteau, publié le 18 Novembre 2021
8 min

C’est un sujet de plus en plus prégnant pour les établissements du supérieur : les violences sexistes et sexuelles se révèlent dans les écoles, et les études d’architecture ne font pas figure d’exception. Dans ce secteur plutôt masculin, les étudiantes en architecture dénoncent les réflexions et les gestes déplacés, devenus une habitude dans les ateliers.

"J’étais déjà au courant d’histoires très graves qui se sont déroulées dans mon école. Donc oui, je m’attendais à ces témoignages." Et il faut dire que des témoignages, Chloé* en reçoit de nombreux. Cette architecte a créé le compte Instagram Balance ton archi il y a un an. Elle y publie les messages anonymes d’étudiants ou de professionnels qui souhaitent partager leurs histoires. Il y est le plus souvent question de sexisme mais certains témoignages dénoncent des faits bien plus graves.

Dans cet environnement bien feutré qu’est celui des études d’architecture, les langues commencent doucement à se délier. Le sujet des violences sexistes et sexuelles apparaît bel et bien comme une réalité.

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Ces révélations ne datent pourtant pas d’hier. L’affaire la plus récente concerne l’ENSAM. En fin d’année 2020, le ministère de la Culture avait fini par intervenir auprès de l’école nationale supérieure d’architecture de Montpellier (ENSAM) après une enquête pour des faits présumés de violences sexistes et sexuelles, notamment de la part d’un enseignant. D’après une étude menée par ce ministère de tutelle la même année (mais qui n’a pas été publiée), 28% des étudiants en architecture affirment avoir été victimes d’agissements sexistes et 6% d’agressions sexuelles.

Rien d’étonnant selon Chloé qui voit de nombreuses étudiantes se confier sur ces violences subies. "Je pensais que ce serait des personnes plus âgées qui me contacteraient, sur des faits plus anciens, explique-t-elle. Ce sont finalement des étudiantes, souvent très jeunes. Les profils sont plutôt féminins et cumulent plusieurs minorités (sexe, religion, origines, orientation sexuelle…). Je ne m’attendais pas à ce que ce soit des personnes si jeunes qui évoquent des situations aussi graves."

L’architecte se dit à l’écoute et essaie tant bien que mal d’accompagner ces jeunes femmes, jusqu’à faire appel à des avocats si nécessaire. "Il y a une histoire d’harcèlement qui m’avait particulièrement choquée : le témoignage avait été publié, anonymement. L’établissement n’était pas cité. Et pourtant, un BDE (bureau des étudiants) semblait avoir reconnu cette situation. Ils m’ont contactée en me demandant de donner le nom de la victime, histoire qu’ils règlent ça en interne. Cette attitude m’a choquée. Je crois qu’ils ne se sont même pas rendu compte de ce qu’ils me demandaient… J’ai prévenu la personne concernée pour qu’elle se protège."

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Un climat d’études qui favorise les dérives

La plupart du temps, ces faits sont invisibilisés. Les établissements préférant gérer les crises en interne. Car derrière ces témoignages, c’est tout un système qui peut être remis en cause. Les étudiants le savent, leur environnement de travail favorise ces dérives. "Ce sont des études-passion, on y consacre beaucoup de temps et on a des rapports différents avec nos enseignants qui sont assimilés à des mentors. Et parfois, les barrières sont floues puisqu’on est tout le temps ensemble, même la nuit, car certaines écoles restent ouvertes. La journée, on travaille en petits groupes avec eux dans les ateliers et le soir, on sort tous ensemble. Même le week-end, quand on organise des fêtes, ils sont présents. Il y a forcément des dérives parce que cela devient très informel", détaille Chloé.

En première année à l’ENSAM, Eloïse* a été mise en garde dès la rentrée. "On nous a dit que si on entendait la moindre réflexion, ou s’il y avait le moindre geste déplacé, nous devions en parler et le prof concerné partirait. On sent qu’il fait très attention en cours. Je pense qu’on est plus entendu, contrairement aux années précédentes où c’était masqué." Chloé se souvient elle aussi de ce prof qui avait plusieurs plaintes à son actif mais qui était toujours enseignant. "On avait peur, je crois qu’il enseigne toujours, mais ailleurs…", regrette-t-elle. D’autres étudiantes avouent ne pas y faire attention et préfèrent prendre du recul sur ces réflexions.

Charline*, de son côté, a subi du sexisme lors d’un stage en agence. En entrant dans une boutique pour acheter du matériel, son tuteur la présente comme sa femme, en rigole et le répète plusieurs fois. "Ça m’a presque dégoûtée de faire de l’architecture, c’était la goutte d’eau. On se dit que c’est un stage, que ça ne dure qu’un mois, qu’on a besoin de ce réseau mais c’est fatigant. Aujourd’hui, je dédramatise."

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Une prise de conscience encore timide dans les écoles d'architecture

À l’image de l’ENSAM, plusieurs écoles se sont emparées du sujet. L’ENSA Paris-Val de Seine a créé le collectif Réagir PVS pour être à l’écoute des étudiants. "Le sexisme est présent dans les écoles d’architecture, comme il est présent dans la société, estime Lise Le Bouille, présidente de l’UNEAP (union nationale des étudiants en architecture et paysage). C’est une profession masculine où les femmes sont peu mises en avant. Mais il y a des prises de conscience. Aujourd’hui, il y a des mémoires et des enseignements sur le genre."

Des constats partagés par le ministère de la Culture qui doit prochainement publier un plan pluriannuel en faveur de la santé et du bien-être des étudiants en architecture. "Les actions contre les violences sexistes et sexuelles font partie des mesures de ce plan. Nous y encourageons la mise en place de référents-étudiants et d’une charte. Nous insistons sur la nécessité d’établir un état des lieux dans les écoles, de former et de sensibiliser sur ces questions", précise Frédéric Gaston, sous-directeur de l’enseignement supérieur et de la recherche en architecture. Selon lui, ces problématiques ne sont pas spécifiques aux ENSA.

Certaines des mesures évoquées dans ce plan pourront être reprises à terme par d’autres formations artistiques sous tutelle du ministère de la Culture, elles aussi concernées par la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. "J’ai bon espoir que notre génération ne soit plus comme ça", s’enthousiasme Charline. "De toute façon, on ne peut plus attendre qu’il se passe quelque chose de grave pour réagir", confirme Chloé.

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*Les prénoms ont été modifiés.

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