Les stages délocalisés : un véritable "gouffre financier" pour les étudiants sages-femmes

Par Pauline Bluteau, publié le 17 Janvier 2022
8 min

EXCLUSIVITÉ. Chaque année, les étudiants sages-femmes parcourent en moyenne 4.600 km pour se rendre sur leur lieu de stage. Des stages souvent loin du centre hospitalier de rattachement mais obligatoires alors même que les indemnités de transport et de logement restent anecdotiques. C'est ce que révèle l'ANESF (Association nationale des étudiants sages-femmes) dans son enquête de janvier 2022.

Alors même qu'ils sont obligatoires et indispensables, les stages – surtout quand ils sont délocalisés – deviennent en réalité des freins pour les étudiants sages-femmes. "Oui, c'est complètement incohérent et aberrant", tranche d'emblée Laura Faucher, présidente de l'Association nationale des étudiants sages-femmes (ANESF). Le constat n'est pas nouveau mais a le mérite d'être posé une bonne fois pour toute.

Pendant leurs quatre années d'études (sans compter la première année de PASS/L.AS ou de PACES), les étudiants sages-femmes vont effectuer en moyenne 88 semaines de stages. Des stages qui se déroulent la plupart du temps au sein du centre hospitalier auquel leur université est rattachée.

Mais il arrive, parfois, souvent même, qu'en raison du "chevauchement des promotions en stage et la capacité d'accueil en service hospitalier", les étudiants soient amenés à réaliser des stages délocalisés, dans des "hôpitaux extérieurs, à distance de leur ville d'études et de domiciliation".

Tout cela a un coût, un coût moral et financier qui pèse sur les épaules des futurs sages-femmes, comme le démontre l'ANESF dans son enquête de janvier 2022 que l'Etudiant a pu obtenir en exclusivité.

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Près de 4.600 kilomètres parcourus pendant la formation de sage-femme

Selon l'association, les étudiants sages-femmes pourraient parcourir en moyenne 4.599,75 km par an pendant leurs quatre années de formation. Une distance qui peut varier selon le niveau d'études car tous ne sont pas logés à la même enseigne pour ce qui est des stages délocalisés.

En effet, pendant le premier cycle (deuxième et troisième années d'études), les étudiants vont plutôt axer leurs compétences sur la physiologie. Contrairement au second cycle (la quatrième et la cinquième années) qui sera dédié aux pathologies que l'on retrouve dans les services spécifiques des centres hospitaliers. Aussi, les élèves en début de cursus seront davantage amenés à effectuer des stages délocalisés.

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Une indemnité de transport inéquitable et insuffisante

Or, si une indemnité de transport est bien prévue depuis 2016 et fixée à hauteur de 130 euros par période de stage effectué (en moyenne, trois à quatre semaines de stage), elle n'est versée qu'aux étudiants de second cycle, considérés comme des étudiants-hospitaliers. "On considère qu'avant notre quatrième année d'études, on ne peut pas être 'utiles' dans les maternités, donc on ne peut pas bénéficier de ce statut", explique Laura Faucher.

Les élèves en premier cycle ne sont donc pas concernés par cette indemnité en raison de leur statut alors même qu'ils sont le plus à même de faire de la route pour se rendre sur leur lieu de stage. Comme le montre l'ANESF, dans la plupart des universités, le nombre de semaines de stage est même similaire entre les étudiants en troisième et quatrième années.

Plus surprenant encore, la moitié des centres hospitaliers ne verseraient pas correctement les indemnités aux étudiants de quatrième et cinquième années. "Certains proratisent selon le nombre de jours, de gardes effectuées, ce qui fait que les étudiants perçoivent 80 ou 90 euros au lieu des 130. En Ile-de-France, certaines universités refusent aussi de verser cette indemnité puisqu'elles proposent déjà le remboursement du pass Navigo pour accéder aux transports en commun. Tout ça n'est pas autorisé par la loi."

Et comme certains stages délocalisés ne sont pas accessibles en transports en commun, la voiture est indispensable. Des frais supplémentaires s'ajoutent pendant les périodes de stage atteignant en moyenne à 109 euros (parking, autoroute, essence…).

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Peu voire pas d'accès aux logements pour les étudiants sages-femmes

Une autre problématique se pose lors des stages délocalisés : la question des logements. Contrairement aux externes et internes de médecine qui disposent de chambres dans les hôpitaux pour se reposer pendent leurs gardes, les sages-femmes n'y ont pas accès. "La différence, c'est que les externes peuvent dormir, ils ne sont appelés qu'en cas d'urgence. Nous, non. On n'a à peine le temps d'aller aux toilettes et de manger, on ne se repose pas. Quand on sort de 12 heures de garde – et qu'on finit à l'heure déjà -, il faut encore faire toute la route pour rentrer. Ça nous met en danger", plaide la présidente de l'association également étudiante.

En moyenne, les étudiants effectuant des stages délocalisés vont parcourir 65,88 km jusqu'à leur domicile. "Ça ne parait rien mais après une garde, c'est difficile. Je me souviens m'être arrêtée sur une aire d'autoroute parce que je m'endormais et je n'avais que 60 km à faire. On a finalement de mauvais souvenirs de nos stages parce que c'est un stress supplémentaire." Sur les quelque 400 terrains de stages recensés par l'ANESF, seuls 53 proposent des logements pour les étudiants sages-femmes.

Or, dans certaines villes, ils ont plus de 100 voire 200 km de distance. C'est le cas à Dijon et à Limoges. La location d'un studio parait inévitable. Les futurs soignants affirment dépenser en moyenne 147 euros pour leur deuxième loyer par période de stage.

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De meilleures conditions d'études pour tous les étudiants en santé

Pour l'ANESF, ces stages "sont un vrai gouffre financier et un véritable danger pour les étudiants qui doivent parfois prendre le volant après une nuit de 12 heures faute de moyens pour se loger sur place". Calculs à l'appui, l'association demande un cadrage national concernant les indemnités de stage.

L'idéal serait d'obtenir une indemnité kilométrique, comme c'est le cas pour les étudiants des filières paramédicales comme en kiné ou en soins infirmiers. "Nous avons estimé qu'un étudiant en premier cycle pourrait bénéficier de 895,47 euros par an et 1.603,21 euros par an en second cycle contre, au mieux, 780 euros actuellement."

Demander l'indemnité pour les étudiants en premier cycle de maïeutique reviendrait aussi à revoir le statut des étudiants. Une mesure qui pourrait aussi s'appliquer aux autres étudiants en santé dans les filières médicales (médecine, odontologie ou pharmacie).

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Car comme l'assure l'ANESF, ces stages délocalisés restent nécessaires dans les formations pour découvrir "différents terrains de stages, apprendre de différentes manières et avec des équipes multiples". Pas question de supprimer cela mais plutôt d'assurer de meilleures conditions d'études aux futurs professionnels de santé.

Des solutions sont aussi envisageables pour les logements. Une charte avait vu le jour en 2019 où les collectivités territoriales proposaient de s'associer aux centres hospitaliers pour mettre des logements à disposition de tous les étudiants en santé.

"C'est une très bonne initiative que l'on pousse auprès des régions dès qu'on en a l'occasion mais nous ne pourrons pas construire nous-même ces logements, il faut que les collectivités s'emparent du projet." L'ANESF compte bien faire de ces deux chantiers une priorité et espère le soutien des autres organisations représentatives des étudiants en santé pour faire avancer plus rapidement les choses.

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