1. Comment je suis devenu artisan maroquinier chez Hermès
Portrait

Comment je suis devenu artisan maroquinier chez Hermès

Envoyer cet article à un ami
Léonard a son propre établi au sein de l'atelier des maroquiniers. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant
Léonard a son propre établi au sein de l'atelier des maroquiniers. // © Cyril Entzmann / Divergence pour l'Etudiant

Ce sont des sacs vendus des milliers d'euros, et qui représentent le savoir-faire français à travers le monde. En coulisses, dans l'atelier, il y a les artisans maroquiniers qui passent des heures à effectuer, à la main, toutes les étapes nécessaires à leur fabrication. À 23 ans, Léonard fait partie de ces artisans d'exception. Il travaille depuis trois ans chez Hermès.

"Le futur sac est là : les pièces de cuirs posées à plat et les bijouteries qui le composent" Léonard, 23 ans, va s'atteler ce matin à la fabrication du célèbre modèle "Kelly", pour une version en peau de crocodile, teinte en rouge bordeaux. Il vient de recevoir sa "caisse", un bac en plastique où se trouvent toutes les pièces de cuir qu'il devra assembler pour arriver à créer ce sac mythique, moyennant quelques jours de travail. Artisan maroquinier chez Hermès, maison de luxe française, Léonard est désormais capable de le réaliser "en se sentant à l'aise", ainsi que quatre autres modèles de la marque.

Une maîtrise qui lui a pris du temps. De fait, cela fait trois ans que Léonard travaille chez Hermès, ici, aux ateliers de Pantin, au sein d'un atelier qui compte une vingtaine de maroquiniers qui façonnent essentiellement des sacs. "J'ai commencé comme apprenti dans le cadre de mon bac pro métiers du cuir, pendant deux ans", explique le jeune homme en tablier blanc, en CDI depuis un an et demi. Après un début de lycée pour passer un bac général, Léonard bifurque vers le bâtiment. "Je voulais faire un métier manuel."

Lire aussi : Métiers du luxe : le bijou dans tous ses éclats à la maison Chaumet

Maroquinier de père en fils

Embauché comme électricien, il ne souhaite pas poursuivre dans cette voie, et se tourne vers le métier de ses parents. "Mes parents sont maroquiniers, la famille a un petit atelier, j'ai toujours baigné dans cette atmosphère, raconte Léonard. Mon grand-père au Liban était aussi maroquinier." C'est en discutant avec des clients de ses parents qu'il découvre l'existence d'écoles spécialisées dans les métiers du cuir.

Décidé à décrocher un bac, il réussit en 2012 à intégrer La Fabrique - École des métiers de la mode et de la décoration (anciennement Ateliers Grégoire) à Paris, puis, en deuxième année, les ateliers d'Hermès. "L'école a un partenariat avec plusieurs grandes sociétés, j'ai choisi de postuler chez Hermès, j'ai eu un bon contact avec la personne qui est venue présenter la maison." Après au moins deux tests pratiques réussis ("Il fallait réaliser un porte-cartes à la main, j'étais très stressé"), Léonard fait partie des trois heureux élus de sa promo à intégrer Hermès comme apprenti. "J'étais ravi !"

Quinze tentatives pour une poignée de sac

De ces deux années d'apprentissage, Léonard retient beaucoup de moments d'exigence, certains de découragement. "Pendant cette période, il faut notamment réussir à fabriquer seul une poignée de sac Kelly, explique-t-il. C'est la pièce maîtresse du sac, qui demande de maîtriser de nombreuses techniques différentes. On nous la fait refaire jusqu'à ce que ce soit parfait." "Certains réussissent au bout de cinq tentatives, d'autres au bout de trente", explique Caroline, la formatrice de Léonard à Hermès. "Pour moi, la bonne était la quinzième", confie Léonard en souriant.

Aujourd'hui, Léonard a son établi personnel au sein de l'atelier, au 2e étage de ce bâtiment lumineux inauguré en 1992, qui héberge également les ateliers de fabrication de malles, de petite maroquinerie, et les ateliers de formation. À l'entrée de cette grande pièce aux multiples fenêtres, une colonne de tiroirs imposante, remplis de bobines de fil classées par couleur : gold, rose, confetti, bois de rose, rouge tomate, naturel sable, bleu paon, vert Véronèse, pink, capucine... La grande table de Léonard, éclairée par une lampe de précision, est bien rangée. "J'aime bien quand c'est épuré !" Les artisans travaillent les uns en face des autres, assis sur de hauts tabourets.

Confidentialité exigée

Ses outils ne sont jamais très loin : son couteau à parer, sorte de lame très affutée qui sert à désépaissir le cuir, son marteau (pour taper les coutures), ses aiguilles pour la couture à la main, son alène, qui sert à transpercer le cuir, sa planche à affuter, son réservoir à colle... sans oublier son "filet", qui sert à chauffer la teinture au moment de l'astiquage, ni sa pince à coudre, imposant outil en bois, qui permet de bien maintenir le cuir au moment de la couture à la main.

Au fond de l'un de ses tiroirs, on trouve également sa marque. "Chez Hermès, chaque artisan signe les sacs qu'il façonne avec cette sorte de poinçon", explique le jeune homme, qui avoue prendre parfois en photo ses réalisations. À part cela, tout ce qui touche à la fabrication doit rester confidentiel, propriété intellectuelle oblige. Léonard a l'interdiction d'emmener quoi que ce soit hors de l'atelier, y compris son cahier de notes. Une contrainte qui ne gâche pas son plaisir: "C'est gratifiant de faire un objet du début à la fin, de le voir fini".

Un métier ouvert aux hommes

Lui qui plus jeune s'amusait à réaliser dans l'atelier familial de petits sacs, bagues et autres bracelets en cuir, est aujourd'hui fier de fabriquer ces modèles de luxe "sans temps mort". Un travail de perfection, bien payé, même si Hermès ne délivre aucune information sur les salaires de ses artisans. "J'encourage les garçons à se lancer dans ce métier, ce n'est pas un art réservé aux femmes", ajoute-t-il. Dans les faits, l'atelier est encore majoritairement occupé par des femmes, et en formation, Léonard était le seul homme.

Alors que Noël approche, l'atelier a été décoré par les artisans pour l'occasion : à côté des guirlandes, un thème a été retenu, celui du Moyen Âge. "C'est la tradition chaque année, explique Léonard. Chaque atelier définit un thème, et on se retrouve tous autour d'un déjeuner festif où chacun est déguisé selon son thème..." Pour l'occasion, certains murs de la pièce ont été recouverts de papier gris et de lierre, imitant des parois de château fort et ses créneaux. Au royaume de l'exigence, on sait aussi un peu s'amuser.