1. Comment je suis devenu médecin légiste
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Comment je suis devenu médecin légiste

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Pour Yann, le médecin légiste est un expert qui doit être discret, car il intervient dans des enquêtes judiciaires. // © Edouard Caupeil pour l'Etudiant
Pour Yann, le médecin légiste est un expert qui doit être discret, car il intervient dans des enquêtes judiciaires. // © Edouard Caupeil pour l'Etudiant

Yann, 34 ans, exerce un métier très médiatique : médecin légiste. Il œuvre à l’Institut médico-légal de Paris, auprès de corps qu’il ne peut pas soigner, mais qu’il fait "parler" pour leur rendre justice.

"On choisit rarement la médecine pour s’occuper de cadavres", concède Yann Delannoy, 34 ans. Ce médecin légiste travaille à l’IML (Institut médico-légal) de Paris. À l’intérieur du bâtiment en briques rouges du début du siècle dernier, aucune odeur de formol ou de javel ne prend à la gorge. Mais le lieu, avec ses boiseries, son carrelage un peu détérioré, ses grandes salles d’autopsie, a gardé son "charme" du début du XXe siècle. Yann est ici pour un an, en mobilité universitaire. Son "vrai" poste de praticien hospitalier en médecine légale et droit de la santé l’attend à Lille.

"À l’IML, l’exercice est particulier car nous ne faisons que de la thanatologie (l’étude de la mort). Nous recensons 3.000 entrées en moyenne par an, soit une dizaine par jour. Ce sont tous des défunts qui ont fait l’objet d’un obstacle médico-légal : le médecin qui a constaté le décès a trouvé quelque chose qui clochait. Pour résumer, ce sont les morts suspectes, violentes ou inexpliquées." S’ensuit l’ouverture d’une enquête judiciaire. Yann travaille donc pour la justice, et non pour le système de santé, comme tout autre médecin.

"J’ai été déstabilisé par la brutalité des gens les uns envers les autres"

À Lille, le travail de Yann se compose à 50 % de cette médecine légale thanatologique et à 50 % de médecine légale clinique ou dite "du vivant". "J’examine les victimes de violences. Une tâche utile et très enrichissante. Au départ, j’ai été déstabilisé par la brutalité des gens les uns envers les autres, notamment en cas de violence conjugale. On n’imagine pas cela à 25 ans."

À Paris, Yann n’intervient donc que sur des défunts. "À mon arrivée, vers 8 heures du matin, je me renseigne sur les corps entrés pendant la nuit. Le directeur de l’IML répartit le travail entre les huit légistes de la morgue. Nous pouvons réaliser deux types d’examens : l’examen externe du corps et l’autopsie."

Ensuite, place à la paperasse. "Les journées se finissent théoriquement vers 19 heures. Certains rapportent du travail à la maison (des rapports !). Moi, je préfère souvent rester plus tard. Il m’arrive de penser encore à des dossiers le soir. J’ai besoin de réflexion, de parler avec mes collègues pour trouver les bonnes réponses."

"Au lycée, j’étais très mauvais en sciences de la vie et de la Terre"

Yann obtient son bac S avec mention assez bien au lycée Saint-Paul de Lille en 1998. "Je me situais dans la moyenne basse de la classe car le système scolaire ne me convenait pas. J’étais travailleur mais j’avais besoin de m’organiser moi-même. J’étais très bon en histoire-géographie et très mauvais en sciences de la vie et de la Terre ! Je n’aimais pas la façon d’enseigner la discipline, je ne trouvais pas le programme passionnant", se souvient-il.

Sa mère est alors directrice marketing dans le textile. Son père a été directeur financier et DRH de plusieurs grandes entreprises. Tous deux avaient effectué leurs études à l’EDHEC Lille, une grande école de commerce. "Moi, j’avais envie de faire de l’humain, du social. En cela, le métier de médecin me correspondait vraiment." Et l’influence des "Experts" et autres séries télé ou de romans policiers dans tout cela ? "J’étais plutôt récits de voyages", rétorque-t-il.

"J’ai choisi ce métier pour le droit médical, pas pour la thanatologie"

Après le lycée, Yann s’inscrit à la faculté de médecine lilloise. Il réussit le concours de première année après deux essais. "La fac me plaisait car j’étais un anonyme dans la masse. Elle me laissait la possibilité de m’organiser comme je voulais. Je ne subissais pas la pression quotidienne des enseignants. Il fallait juste que je me concentre sur le concours." Passé cet obstacle, ses années d’études de médecine défilent jusqu’à l’ECN (examen classant national), en 2006. Son classement, en milieu du tableau, lui laisse un choix ouvert de spécialités.

"Je voulais déjà être médecin légiste à cette époque. Je me suis déterminé en faisant deux stages de trois mois quand j’étais externe (étudiant avant l’internat) et en révisant l’ECN. J’ai choisi ce métier pour son versant droit médical, pas pour la thanatologie. Du reste, on ne nous enseigne pas l’examen du cadavre à la fac. J’avais fait un peu de dissections en deuxième année, mais il s’agissait plus de cours d’anatomie que de médecine légale. Cela n’a rien à voir avec ce que je fais au quotidien. J’ai vraiment découvert la thanatologie pendant l’internat."

"Le rapport à la mort dans le travail est différent de celui dans la vie"

Yann se souvient encore de l’un des premiers corps sur lesquels il a travaillé. "Je n’avais pas imaginé l’aspect que pouvait avoir un corps retrouvé après un certain temps. Il était méconnaissable. Nous l’avons identifié grâce à sa prothèse de hanche. Cela ne m’a pas dégoûté. Je suis passé outre. Le côté scientifique a repris le dessus. Le rapport à la mort dans le travail est différent du rapport à la mort dans la vie. L’un est scientifique, l’autre émotionnel. Comme pour tout médecin. Il faut faire le distinguo. À partir de là, ce n’est plus un problème." Selon le médecin légiste, les étudiants savent vite si ce métier est fait pour eux, si cela ne va pas les rebuter.

"Des curieux, attirés par le côté médiatique, viennent voir ce que c’est"

Du reste, la médecine légale n’est pas une spécialité que vous choisissez à l’ECN. "Avant de me décider pour une discipline, j’ai consulté le chef du service de médecine légale du CHU (centre hospitalo-universitaire) de Lille pour savoir quelle était la voie la plus conseillée. Il m’a recommandé de faire une médecine au plus proche du patient, d’auscultation. Donc pas de chirurgie ou d’anesthésie. J’ai choisi la médecine générale."

Pour pouvoir exercer son métier, Yann a dû passer le DESC (diplôme d’études spécialisées complémentaires) de médecine légale. Il faut compter deux ans de formation spécifique. "Nous étions une dizaine dans mon interrégion, le Nord-Ouest, à la suivre. Pour s’inscrire, il faut être parrainé par un médecin. Médecin légiste est un métier où il faut être équilibré. Beaucoup de curieux, attirés par son côté médiatique, viennent voir ce que c’est. Le patron juge et prend les candidats en adéquation avec le boulot."

"Je suis un technicien, pas un superhéros"

Quel est le profil idéal ? Selon Yann, un bon médecin légiste sait travailler en équipe. Il doit être rigoureux, car il faut suivre une démarche scientifique et prudente. Il ne faut pas conclure hâtivement, aller vers l’évidence. Il faut également bien peser ses mots. Un vrai et long travail d’écriture. "Nous employons des termes médicaux à destination de la justice. Le vocabulaire utilisé doit être compréhensible par des personnes (policiers, magistrats) qui ne sont pas médecins. C’est la mission de l’expert."

En outre, le légiste est un travailleur de l’ombre. Il ne communique pas. "Seul le procureur peut s’exprimer dans une affaire. En France, il ne dirige même pas l’enquête. Il propose des analyses au magistrat qui décide de les faire ou pas, selon les moyens – qui manquent cruellement – alloués. En revanche, il est amené à expliquer ses conclusions dans un dossier en cour d’assises. Je m’attache alors à être factuel, scientifique. Je ne donne aucun jugement de valeur. Je suis un technicien, pas un super-héros."

Comment devenir médecin légiste

Avant de devenir médecin légiste, il faut devenir... médecin. Pour cela, la plupart des étudiants passent par la PACES (première année commune aux études de santé) dans l'une des 38 facultés de médecine de France. Reçu au concours de fin d'année, vous pouvez poursuivre jusqu'à l'ECN (examen classant national) passé en sixième année.

Selon votre rang au classement, vous aurez accès à des spécialités et des lieux de formation. La médecine légale n'étant pas une spécialité à ce moment-là (ce qui changera en 2017-2018), vous optez pour celle que vous voulez. Toutefois, pour exercer votre métier, il faudra obtenir le DESC (diplôme d'études supérieures complémentaires) de médecine légale et d'expertises médicales (quatre semestres de formation).

À consulter : le site de la Société française de médecine légale.

Le parcours de Yann en 6 dates
1998
Bac S, à Lille
2000
38e au concours de première année de médecine
2006
Médecine générale à Lille
2008
DESC de médecine légale
2009
Chef de clinique à Lille
2015-2016
Institut médico-légal de Paris