Épuisés, les internes en médecine demandent le décompte de leurs heures de travail

Par Pauline Bluteau, publié le 08 Juin 2021
7 min

Fatigués, stressés, méprisés… Les internes en médecine ne cessent de clamer leur mal-être qui n’a fait que s’aggraver avec la crise sanitaire. Ce qu’ils demandent avant tout : un décompte de leurs heures de travail pour enfin respecter la loi et éviter de mettre en danger leur santé et leurs patients.

C’est un chiffre qui fait froid dans le dos : depuis le 1er janvier 2021, cinq internes se sont suicidés. Dans leur dernière enquête menée en 2017, l’Intersyndical nationale des internes (ISNI) donnait déjà l’alerte sur le mal-être des étudiants en médecine. Deux tiers d'entre eux affirmaient avoir des troubles anxieux, 28% des troubles dépressifs, 23% des idées suicidaires et 4% avaient déjà fait une tentative de suicide.

Malheureusement, rien n’est le fruit du hasard. Aux études longues, éprouvantes et stressantes, en internat, il faut ajouter le rythme soutenu des stages à l’hôpital. À partir de la sixième année de médecine, les futurs praticiens y passent le plus clair de leur temps. Certains dépassent même le cadre légal du code du travail en faisait en moyenne 58 heures par semaine. Deux internes sur cinq disent même travailler plus de 60 heures par semaine, sans système de récupération.

"On voudrait juste ne pas se tuer au travail"

Le mal-être des internes, Gaétan Casanova, lui-même interne et président de l’ISNI, en a fait son cheval de bataille. Et il ne mâche pas ses mots : "Ça coûte trop, ça détruit, c’est un enfer, la médecine. À quel moment on se dit que travailler plus de 60 heures par semaine c’est une bonne chose ?".

Même si la situation des étudiants en santé n’est pas nouvelle, elle n’a fait que s’aggraver avec la crise sanitaire. "Aux problèmes existants, se sont ajoutés ceux liés à la crise que l’on a vécu comme tout le monde." Avec deux autres associations d’étudiants en médecine (l’ISNAR-IMG et l’ANEMF), une nouvelle enquête est d’ailleurs en cours pour évaluer l’impact de la crise sanitaire sur le mal-être des futurs soignants. "Je ne peux pas être catégorique sur les résultats mais je serais surpris de voir que la situation s’est améliorée depuis l’enquête menée en 2017."

Pour éviter de mettre en danger les internes, la première chose à faire serait de mieux comptabiliser les heures de travail. "On ne revendique rien de très étonnant ! On veut juste respecter le cadre des 48 heures par semaine pour ne pas se tuer au travail ! On souhaite que nos plannings respectent la loi. C’est à nos employeurs de prendre cette responsabilité."

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Des internes en médecine peu entendus malgré les risques

Mais que ce soit du côté des universités ou des hôpitaux et même de leur ministère de tutelle, celui de la Santé, leurs arguments ne semblent pas entendus. "Il n’y a pas de concertation avec Olivier Véran [ministre de la Santé]. Ce qu’on souhaite c’est discuter du problème, qui est à la fois légal et sanitaire car en travaillant autant on met en danger notre santé et nos patients, et trouver des solutions car c’est une nécessité pour tout le monde. Mais aujourd’hui, ce n’est pas ça. Il a fallu faire des pieds et des mains pour être reçu au ministère mais on n’a pas obtenu de réponses, simplement de faire une nouvelle enquête. Aujourd’hui, nous sommes au point mort avec le ministre et c’est très méprisant", martèle le président de l’ISNI.

Seul un communiqué de presse a été publié le 18 mai 2021 par les ministères de l'Enseignement supérieur et celui de la Santé pour réaffirmer "les obligations règlementaires s’agissant du temps de travail des étudiants et internes en invitant chaque établissement de santé et maître de stage universitaire à se mettre en conformité avec les obligations de services et l’élaboration des tableaux de service. C’est un gage indispensable d’une formation de qualité pour les étudiants en santé."

En juillet dernier, le Ségur de la santé avait aussi permis de remettre les revendications des internes au premier plan. Notamment sur la rémunération, où les futurs soignants ont obtenu une augmentation entre 116 et 163 euros bruts par mois. "Mais ce n’est pas en nous donnant de l'argent qu’il y aura moins de suicides", rétorque Gaétan Casanova. Difficile aussi de s’appuyer sur les médecins ou représentants dans les hôpitaux pour qui, le système a toujours fonctionné ainsi. "Le premier ennemi des médecins, ce sont les médecins eux-mêmes. Tous les jours, on en entend nous dire qu’à leur époque, ils travaillaient 90 heures par semaine mais est-ce qu’on doit en être fiers ?"

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Une grève des internes à partir du 18 juin 2021

Pour faire entendre leurs voix, l’ISNI compte donc davantage sur les universités. Le 25 mai dernier, à l’initiative de la Conférence des doyens de médecine, un plan d’actions a été signé par les acteurs de la santé et de l’enseignement supérieur (dont le ministère de la Santé et celui de l’Enseignement supérieur). Ce plan prévoit notamment la mise en place d’un "outil permettant de mesurer le temps de présence en stage des internes, et de garantir le respect de la durée légale d’un maximum de 48 heures de temps de travail hebdomadaire." "C’est symbolique : c’est la première fois que les doyens affirment que c’est un sujet, que c’est un problème et qu’il faut trouver des solutions. Cela ne les engage à rien mais c’est un premier pas donc on voit qu’il y a une volonté générale", tempère Gaétan Casanova.

Les futurs praticiens poursuivent tout de même leur mobilisation à compter du 18 juin prochain. Pour rappel, les internes sont à la fois considérés comme étudiants et salariés et peuvent donc faire grève. Le 19 juin, ils sont également appelés à manifester. "On ne lâchera rien, on ne peut pas faire plus légitime que ce sujet. On a bon espoir qu’Olivier Véran finisse par réagir et mette en place ce décompte d’heures." Le 17 avril dernier, ils s’étaient déjà rassemblés pour rendre hommage à leurs collègues décédés.

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