Mes premiers pas d'interne en médecine : "Maintenant, c'est moi le médecin"

Par Pauline Bluteau, publié le 17 Novembre 2022
8 min

Début novembre, les quelque 9.000 internes en médecine ont fait leur rentrée à l'hôpital. Parmi eux, Sofiène, Ismail et Coraline. Aux urgences, en anesthésie-réanimation ou en pneumologie, ils ont désormais leurs propres patients. De nouvelles responsabilités qui donnent le vertige mais qui marquent aussi les joies de l'internat.

Cela fait maintenant deux semaines que les étudiants en médecine ont débuté leur internat. Étudiants, ils ne le sont plus vraiment : "Je n'arrive pas à me considérer comme médecin, je crois qu'interne, c'est un bon statut, on est des apprentis-médecins", réagit Coraline, 24 ans, interne en pneumologie à Clermont-Ferrand (63).

"Vous êtes médecins, vous avez des responsabilités à l'hôpital"

Les premiers pas des internes, c'est aussi l'objet du documentaire d'Éric Guéret, Premières urgences, en salles depuis le 16 novembre. Dès les premières minutes, le chef de service, Mathias Wargon pointe du doigt le rôle de ses néo-internes à l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis (93) : "Vous n'êtes pas que des étudiants, vous êtes médecins, vous avez des responsabilités à l'hôpital."

Il y a tout juste deux ans, Amin, intégrait ce service des urgences en tant qu'interne en médecine générale. On le découvre hésitant les premiers jours. "C'est une grosse transition : on le voit, les premières consultations, on n'est pas à l'aise, il faut un temps d'adaptation", se souvient celui qui est désormais en dernière année d'internat à Bobigny (93).

"Ton patient" : le mot qui fait passer de l'externat à l'internat de médecine

Sofiène, 28 ans, également interne en médecine générale, vient de débuter son internat à Toulouse (31), au service des urgences. Après le passage des ECN (épreuves classantes nationales) en juin dernier, l'internat marque un nouveau départ dans sa vie de futur médecin. "C'est un peu comme si on te donnait, d'un coup, le volant d'une voiture à pleine vitesse sur l'autoroute, sauf que tu sais que ça ne s'arrêtera pas. On te dit 'vas-y', avec toutes les responsabilités que ça incombe mais il faut gérer le fait qu'on ne sait pas", relate-t-il.

Une situation qu'il juge à la fois "flippante" et "gratifiante". "Le premier jour, l'infirmière me demande ce qu'elle devait administrer comme antalgique à un patient. Mon réflexe était de répondre 'demande au médecin' mais, c'est moi le médecin !", s'amuse-t-il.

Le stress, Ismail, 25 ans, en a été submergé. "J'ai peu dormi, j'avais plein de questions dans ma tête 'est-ce que je vais m'intégrer, est-ce que je vais faire bonne impression'. Au début, je tremblais mais l'équipe est cool et elle m'a vite rassuré." Interne en anesthésie-réanimation à Dijon (21), il a acquis son autonomie en quelques jours jusqu'à ce qu'il entende de la part des autres soignants le mot "ton patient". "Là, ça marque vraiment la fin de l'externat !", s'exclame-t-il.

Lire aussi

Le syndrome de l'imposteur : la peur de ne pas être à la hauteur

Coraline voit elle aussi "un mélange d'excitation et de stress" dans ses premiers jours en tant qu'interne. Cet été, elle a travaillé comme faisant-fonction d'interne au sein du même hôpital, une expérience qui l'a mise en confiance avant de commencer son internat. "Ce qui change avec l'externat, ce sont les responsabilités, d'un coup, on doit prendre des décisions. Alors, on stresse beaucoup, moi je pensais à mes cours 'qu'est-ce que je dois éliminer comme pathologie, qu'est-ce que je dois penser à faire absolument…' Mais il arrive que je sèche. Avant, on était l'ombre des internes, maintenant, on ne peut plus se cacher", confie-t-elle.

Dans le documentaire Premières urgences, les jeunes internes font également part de leurs appréhensions et notamment de leur peur de tuer leur patient. Pour Amin, c'est un sentiment que partagent beaucoup d'internes : "Quand on fait quelque chose avec dévotion, c'est normal d'avoir peur de mal faire. On s'occupe d'êtres humains, pas de dossiers. Je me souviens, j'avais eu une dame qui venait aux urgences pour des douleurs au ventre. Je l'ai laissé repartir avec l'accord du médecin senior, elle est revenue plus tard dans la journée, elle faisait une pancréatite. Même si je n'ai pas fait de faute professionnelle car elle était stable au moment où elle est venue aux urgences, ça m'a trotté dans la tête, on se demande si on aurait pu faire autrement."

Pour Sofiène et Ismail, c'est le syndrome de l'imposteur qui a longtemps trotté dans leur tête. "J'avais l'impression de ne pas être à ma place. Quand on arrive comme interne, on a des choses qu'on ne sait pas faire, or, on n'a plus le droit à l'erreur. Il y a des moments de doutes où on a du mal à se dire qu'on mérite vraiment notre place. C'est ce qui m'inquiète le plus, ne pas y arriver, être bloqué dans mes erreurs", admet Ismail.

Quant à Sofiène, il réalise l'écart entre la théorie des examens et la réalité du métier. "On a des connaissances ultra-pointues mais en fait, on ne sait rien faire, on ne connaît pas le B-A.BA. On révise pour un concours mais pas pour notre métier : au début, je ne savais même pas quelle dose d'antalgique prescrire", reconnaît-il.

Lire aussi

Se confronter à la réalité du métier de médecin

Car même si l'internat ne marque pas vraiment leurs premiers pas à l'hôpital, les internes découvrent tout de même les difficultés du métier. Dans le documentaire, les situations difficiles se multiplient mais font partie du quotidien : la barrière de la langue avec des patients, le manque de lits, de soignants, les heures passées au téléphone pour trouver une place dans un autre hôpital, les violences sexistes et sexuelles, les patients sans domicile fixe…

"On comprend qu'on ne soigne pas que des maladies mais aussi les émotions des patients. Il faut parvenir à prendre de la distance et se dire qu'on n'est pas responsable des malheurs du monde, détaille Amin, avec le recul. Aujourd'hui, voir un corps inerte ne me choque plus parce que c'est médical. J'ai vu des plaies à la hache par contre, et je me suis dit 'mais on est dans Vikings ou quoi là ?!' On apprend beaucoup en passant par le service des urgences."

Travailler son empathie vis-à-vis des patients, savoir expliquer, rassurer… Un savoir-être qui ne s'apprend pas en cours, au grand regret des internes. "On se retrouve face à la détresse des familles mais on n'a pas encore de carapace pour se réfugier derrière le côté médical, relate Coraline.

Ismail mise, quant à lui, sur la communication et n'hésite pas à exprimer ses doutes à ses chefs. "On est peu préparé à l'internat et en même temps, c'est gratifiant et passionnant. Je suis trop content d'aller au bloc tous les jours. Parfois, on se sent désarmé face aux émotions des patients mais je me dis que s'ils me voient stresser, ils le seront encore plus donc j'essaie de créer une bulle avec le patient. On pense que tout ça c'est facile quand on regarde un médecin qui a 20 ans d'expérience, c'est autre chose que de le faire soi-même, de trouver les mots justes."

Lire aussi

L'internat, faire la médecine qu'on aime

Malgré les difficultés, Sofiène préfère retenir ses petites victoires : "Il y a des moments où je me chauffe, je suis content d'avoir ajouté un peu d'empathie dans les urgences", admet-il en riant. Ce qui compte, c'est aussi d'être bien entouré par l'équipe de soignants. "Je comprends enfin les internes qui me disaient 'tu vas voir, ça vaut le coup l'internat' : c'est une nouvelle vie, on fait enfin la médecine comme on l'entend, c'est très gratifiant."

D'autres épreuves attendent les internes comme leurs premières gardes ou pour Amin, le début de sa vie de médecin généraliste. "Il faut être courageux, s'accrocher, prendre du plaisir, poser des questions et se dire que tout passe dans la vie, tout va bien se passer", conclut-il.

Lire aussi

Articles les plus lus

Contenus supplémentaires

A la Une Médecine Santé

Partagez cet article sur les réseaux sociaux !