Comment je suis devenue créatrice de vêtements de luxe

Par Nathalie Helal, publié le 20 Février 2020
9 min

À 25 ans, Jude a décroché un sésame très convoité pour l’industrie internationale de la mode. La jeune créatrice de vêtements de luxe a lancé sa maison de couture, à peine sortie de l’école.

10 heures, dans son "atelier" de Neuilly-sur-Seine (92), en réalité une chambre de l’appartement familial. Jude consulte ses cahiers, où toutes les démarches à prévoir sont notées. Elle répond à ses mails, dont de nombreuses demandes de prêts de vêtements pour des shootings de presse. Le confié de ces pièces et la gestion des envois et des retours est particulièrement longue, mais essentielle.

Elle se rend ensuite au Marché Saint-Pierre à Paris (75), pour acheter tissus, thermocollants, zips, fils et boutons. En vue : sa collection printemps-été 2020, qui va l’occuper dès son retour à l’atelier où elle se met dans la foulée à couper et à coudre. D’abord des "toiles" (premier assemblage du vêtement dans un tissu de coton, ndlr), puis le prototype, qu’elle essaie systématiquement.

La mode dans la peau, mais Sciences Po dans le viseur

Élève "moyenne", au collège Théophile Gautier à Neuilly-sur-Seine, Jude est assidue, aimée des profs et très impliquée. Créative, elle dénote dès la 4ème en commençant à s’habiller de façon décalée, hippie-rock : "dans un univers de filles vêtues principalement de noir, je me distinguais avec des fripes aux couleurs psychédéliques !", s’amuse Jude.

Sa façon de "nager à contre-courant" se prolonge au lycée St James (Hauts-de-Seine), où elle choisit la filière ES : "À l’époque, je rêvais d’être animatrice télé ! Je n’avais pas l’intention de me retrouver à présenter la météo, donc j’avais opté pour la 1ère ES, qui offrait une spécialisation Sciences Po". Décidée à s’asseoir sur les bancs de la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume à Paris, elle consacre tous les dimanches et l’ensemble des vacances scolaires de son année de terminale à une formation privée préparant à l’entrée dans l'établissement.

Lire aussi

"Je ne m'étais pas autorisée à penser à la voie artistique !"

"À cause des études prestigieuses de mon père (major de sa promotion à HEC Paris et de Harvard Business School), je ne m’étais pas autorisée à penser à la voie artistique ! Jusqu’à ce que lui-même me suggère d’y aller". À partir de là, tout bascule, "cela a été la tornade dans ma tête ! Je n’avais plus qu’un seul but : intégrer la Rolls des écoles de mode, la St Martin's School de Londres !"

Le prestige d’une école ultra sélective

Problème : la jeune fille découvre très vite que seuls cinq candidats européens y sont admis chaque année, sur un total de 2.469 postulants ! Son bac en poche, elle choisit de mettre toutes les chances de son côté en entrant à L’institut supérieur des arts appliqués (LISAA), une formation privée qui délivre un Bachelor.

Elle qui n’a jamais touché une machine à coudre de sa vie, apprend la couture, mais aussi le modélisme, le dessin, le textile, l’anglais de la mode et surtout, l’infographie, via les logiciels Photoshop®, Illustrator®, et Indesign®, "c’est-à-dire, 60% du métier actuel".

Lire aussi

Dès la 1ère année, Jude décide de passer les étapes de sélection de l’école londonienne : après un premier envoi d’un mini-portfolio de dix pages, et celui d’un CV, d’une lettre de motivation et de son bulletin scolaire, elle est présélectionnée.
C’est à Londres qu’elle se rend, munie cette fois d’un grand portfolio, qui sera choisi par un jury. "Les écoles de mode en général sont très friandes du process : 'qu’est-ce qui nous a amené à proposer telle pièce ou collection', donc brouillons, collages, dessins tirés directement de votre cerveau sont les bienvenus !", assure la jeune femme.

// © Photo fournie par le témoin

Tutoriels et pratique intensive à Londres

Un mois après cette présentation, la réponse tant attendue arrive : admission ! Folle de joie, elle débarque à Londres en octobre, après avoir contracté un prêt gouvernemental en Grande-Bretagne pour financer ses études. La colocation sur place et les différents frais sont assumés par ses parents, car la charge de travail ne lui permet pas d’exercer un job en parallèle.

Débute alors un cycle de quatre années intenses et passionnantes pour la jeune femme. "C’est tellement créatif et brillant ! L’enseignement ne ressemble à aucun autre : on a des tutoriels de deux semaines sur un sujet précis, puis on a l’obligation de présenter un projet, avec une deadline d’un mois, voire plus. Tous les deux jours, on se retrouve quinze minutes devant un prof qui suit son évolution, et critique notre travail, de manière plus ou moins bienveillante. En gros, on passe sa vie à l’école, parfois même, on y dort !", précise Jude.

Lire aussi

Des stages aux premiers défilés…

Après deux ans de ce régime, arrive le cycle de stages obligatoires et rémunérés, pour la plupart. Pour Jude, ce seront quatre mois de dessin de la collection femme chez Zara en Espagne, six mois chez Jacquemus à Paris comme styliste et assistante à l’atelier, et enfin, trois mois "géniaux" au Japon, auprès d’une marque confidentielle où elle "touche à tout".

La dernière année marque un enjeu important pour les élèves, censés préparer leur collection finale, qui fera l’objet d’un défilé très attendu, devant l’école et les familles mais aussi, devant la presse pour les plus chanceux. De nouveau sélectionnée sur les quatre modèles de sa pré-collection, Jude fait partie des 25 élèves (sur 80) admis à présenter leurs créations au défilé du mois de mai.
"C’était un stress de malade ! D’abord, défiler devant le jury de l’école, puis porter ses couleurs devant la presse. Et tout assumer, y compris les frais de coiffeur et maquilleur pour ses propres mannequins", raconte-t-elle.

Lire aussi

Remarquée à la Fashion week de Paris !

Diplômée avec les "honors", Jude se sent d’attaque pour participer au même moment à la Fashion week Haute-Couture parisienne et y proposer quatorze looks différents : "j’ai eu la chance de me faire prêter les locaux d’une galerie d’art pour organiser mon défilé !", explique-t-elle.
Remarquée par la presse et par la profession, elle en profite pour fonder sa marque J.Simone, un clin d’œil à son prénom, mais aussi à ce squelette baptisé Simone dont elle a fait son porte-bonheur et qu’elle habillait déjà au lycée, pour se moquer des canons de la beauté.

Styliste et consultante en intérim chez les autres pour gagner sa vie avant de vivre de sa marque, elle se bat en permanence : pour faire vivre son compte Instagram, lancer son propre site internet et gérer les tâches administratives, monter des dossiers de subventions etc. le tout, entre deux "smocks" (des plissés harmonieux qui sont sa signature visuelle, ndlr) et un jet de cristaux Swarovski cousus sur un bout de dentelle. De la haute-voltige pour cette jeune pousse de la haute-couture.

Articles les plus lus

A la Une portraits métiers

Partagez cet article sur les réseaux sociaux !