Les formations que l'on pense "réservées" aux étudiantes

Par Pauline Bluteau, publié le 08 Mars 2022
9 min

Oui, derrière des études de lettres, de langues, de droit ou de santé, on imagine plus souvent des étudiantes que des étudiants. Un cliché bien réaliste puisqu'appuyé par les chiffres. Pour Laura, Romane et Edna, si leurs formations sont si féminisées, c'est surtout parce qu'elles sont mal connues et reconnues.

Parce qu'elles font ce que l'on appelle des métiers "du care" (du soin), parce qu'elles sont censées être plus attentives aux autres ou plus ouvertes d'esprit, plus douces, plus compréhensives, parce que les rapports hiérarchiques pèsent sur leurs choix de carrière et parce que la société a toujours considéré que les femmes étaient sans doute moins capables d'avoir un esprit scientifique, un fossé s'est creusé dans certaines professions, devenues majoritairement féminines – cela signifie qu'il y a plus de 60% de femmes.

Et même si la langue française impose que le masculin l'emporte toujours sur le féminin, dans certains domaines d'activité, il serait juste de parler des infirmières, des aides-soignantes, des psychomotriciennes, des préparatrices en pharmacie, des magistrates, des greffières… Car pour certains métiers, le taux de féminisation atteint même 99%. Mais pas besoin d'attendre l'entrée sur le marché du travail pour s'en rendre compte. Laura, étudiante en LLCER (langues, littératures et civilisation étrangères et régionales), Romane, étudiante infirmière et Edna, étudiante sage-femme, l'ont déjà expérimenté.

Une orientation guidée par leurs envies avant tout

Au premier abord, lorsqu'on les interroge, les trois étudiantes n'ont pas l'impression d'avoir fait des choix d'orientation dictés par la société, au contraire. "Au lycée, j'ai pris la filière L parce qu'il y avait beaucoup d'anglais, sans vraiment savoir ce que je voulais faire ensuite, raconte Laura, 20 ans, en deuxième année de licence LLCER à Angers (49). Ensuite, je suis partie dans cette filière car je voulais devenir bilingue. J'aurais aussi pu prendre une licence LEA (langues étrangères appliquées) mais les cours avaient l'air trop axé sur le commerce, avec beaucoup de maths, or les sciences pour moi, étaient une vraie plaie."

De leurs côtés, Romane et Edna ont peut-être été davantage influencées sans le savoir par leur entourage. "Être infirmière, ce n'était pas mon rêve, assume l'étudiante de 19 ans. Je voulais être vétérinaire. Et puis, j'ai fait un stage en troisième et je me suis rendu compte que j'étais trop sensible pour m'occuper des animaux. Mais je voulais garder le soin, être dans le concret sans faire des études longues." Son lycée l'encourage à choisir la filière S pour conserver la SVT, plutôt qu'un bac technologique en ST2S. Un choix qui ne lui convient pas mais qui la pousse à réfléchir. "Je me suis beaucoup informée, j'ai regardé des vidéos, j'ai aussi discuté avec les infirmières de mon entourage et je me suis vraiment décidée en terminale. J'ai compris que j'avais eu un coup de cœur pour ce métier."

À l'inverse, Edna, 23 ans, en cinquième année d'études de maïeutique à Poitiers (86), envisage ces études depuis la cinquième. "Ma mère a toujours parlé de ses grossesses de manière positive, elle en a une bonne vision. Au collège, on a dû faire un travail sur l'orientation et présenter un métier, celui de sage-femme ne m'a jamais quitté. Les stages en troisième ont confirmé mon choix. J'ai passé un bac S puis j'ai tenté deux années de PACES, pour moi je devais avoir la maïeutique sinon rien, je ne me voyais pas faire autre chose."

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Des clichés qui collent à la peau des étudiantes

Autant de choix d'orientation que l'on assimile plus fréquemment aux filles et à juste titre. D'après les derniers chiffres du ministère de l'Enseignement supérieur, en 2019, les lettres et sciences humaines comptabilisaient près de 70% d'étudiantes. Dans les formations en santé, elles sont 65%, un chiffre qui augmente depuis dix ans. Ce n'est rien comparé aux études paramédicales et sociales où le taux de féminisation atteint près de 84%. Mais lorsqu'elles arrivent dans les études supérieures, aucune de nos trois étudiantes ne se posent la question du manque de garçon dans leur promotion. Comme une banalité ou comme un fait qu'on ne mentionne plus ?

Laura se destine à devenir professeure d'anglais au collège. Dans sa promo, peu de garçons. Elle rétorque : "Peut-être qu'on a toujours pensé que la littérature était plus destinée aux filles, en tout cas au lycée. Mais je ne suis pas d'accord pour dire que c'est une filière réservée aux filles !"

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À l'IFSI de Corbeille-Essonne (91), Romane n'est pas non plus surprise de ne compter que trois garçons dans sa classe de 20. "Dans la tête des gens, les hommes sont les médecins et les femmes sont infirmières car elles sont considérées comme leurs assistantes. J'avais moi-même cette idée alors que ce n'est pas du tout le cas, on a notre mot à dire sur le diagnostic. Oui, on est en dessous au niveau hiérarchique mais c'est un métier difficile, on le sous-estime beaucoup. Peut-être que les garçons ne deviennent pas infirmiers parce que les soins, ça les dégoûte", raille-t-elle.

Pour Edna aussi, les clichés reviennent régulièrement sur la table : "On doit sans arrêt expliquer qu'on ne parle pas d'un sage-homme pour un maïeuticien", s'exaspère-t-elle. Dans sa classe de 19 élèves, aucun garçon. Et au niveau national, 97,5% des maïeuticiennes sont des femmes. Au même titre que les auxiliaires puéricultrices (99% de femmes) ou les infirmières puéricultrices (98,8%). Trois métiers qui touchent à la santé, au corps féminin, aux naissances et aux bébés, les femmes y sont omniprésentes. "Notre métier est trop mal connu. Je crois que beaucoup d'hommes se mettent des freins parce qu'ils pensent que c'est un métier de femmes. Quand j'en parle avec des étudiants en médecine, ils sont très surpris de tous les actes que l'on est capable de faire et de la diversité de notre métier, parce que non, on ne fait pas que les accouchements !"

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Des professionnelles peu entendues par la société "encore patriarcale"

Mais le problème des métiers féminisés est peut-être plus profond. Dans la rue, ce sont souvent les infirmières et les sages-femmes qui font grève pour plus de reconnaissance. "On est encore dans une société patriarcale où la santé des femmes ne concerne pas les hommes. Où est l'égalité entre les hommes et les femmes ? La reconnaissance est le principal frein de notre métier, on a besoin de garçons dans notre profession !", estime Edna.

Rien d'étonnant donc, de voir aussi que quand certains métiers se féminisent, ils deviennent de moins en moins valorisés. Différents rapports datant de 2017, 2018 et 2019 et émanant notamment du ministère de la Justice pointent cette dérive. La quasi-totalité des métiers du droit ont un taux de féminisation qui dépasse les 60% : on compte par exemple 88% de greffières, 74% de conseillères pénitentiaires d'insertion et de probation, 92% de psychologues de la protection judiciaire de la jeunesse mais aussi 82% de juristes femmes (contre 55% d'avocates) ou encore, 81% de juges pour enfants, 73% de substituts du procureur et 70% de juges d'instruction. Enfin, on dénombrait 65,5% de magistrates en 2017, on estime qu'elles seront 74% en 2037.

Autant de métiers qui sont aussi désormais perçus comme des métiers du care car il faut être "sensible aux autres et ouverts d'esprit" pour pouvoir exercer dans ce domaine. À l'Ecole nationale de la magistrature, 77% de l'effectif était des étudiantes en 2020.

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L'image des métiers de la justice se dégrade : "De nombreux professionnels entendus par la mission considèrent qu’on assiste à une dévalorisation du métier de magistrat, liée notamment à la perte des attributs du pouvoir (voitures et logements de fonction par exemple) et à la dégradation des conditions matérielles de travail, marquée par le sous-effectif et l’explosion des contentieux. Selon les stéréotypes de genre sus évoqués, cette dévalorisation serait de nature à repousser davantage les hommes que les femmes".

Des étudiants en droit ont également été interrogés sur les obstacles de la mixité et selon eux, "les hommes sont peu attirés par des professions peu valorisantes, les femmes sont plus indifférentes à la question du prestige social". Les rapports nuancent tout de même le lien entre sur-féminisation et dévalorisation en montrant qu'il s'agit aussi et surtout d'une évolution de la société dont les problématiques dépassent celles du genre.

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