Deux semaines dans la vie d'un correcteur du bac

Une fois vos copies du bac remises aux surveillants, que deviennent ces précieuses feuilles contenant votre prose ? Comment les correcteurs les récupèrent-ils et comment travaillent-ils jusqu'à la note finale que vous découvrirez dans votre relevé le jour des résultats ? L'Etudiant a suivi Florence, de correction pour les épreuves de philosophie du bac 2012.
J+1 : aller chercher les copies
"C’est reparti !" lâche, sourire aux lèvres, Florence, professeur de philosophie en région parisienne depuis 20 ans. Elle a beau être aguerrie à l’exercice de correction du bac, l’émotion est toujours vive au moment de la découverte des sujets : "Ouf, j’ai bien traité ce thème avec mes élèves. Pas de piège, ils ont dû s’en sortir", se rassure-t-elle.
 

Avant d'emporter les copies chez elle, Florence veille à bien les recompter.

Mais, pour l’heure, il s’agit de récupérer les copies. Florence a reçu une convocation le 4 juin lui indiquant dans quel lycée et quel jour venir chercher celles dont elle a la charge. Dans une salle de cours transformée pour l’occasion en centre de tri, enveloppes krafts au nom des correcteurs contenant les copies, listes d’émargements se disputent le peu d’espace encore libre sur les tables. Après avoir contrôlé son identité, une secrétaire remet à l'enseignante ses copies, à recompter : "80 seulement cette année… Habituellement, c’est plutôt 120 !" s’étonne Florence, avant d’ajouter, un peu inquiète : "Maintenant, il ne faut pas les perdre."
 
J+2 : confronter ses impressions avec les autres correcteurs
Une fois les copies ramenées chez elle, Florence s'attelle à une première lecture. Le marathon de la correction du bac débute, deux jours après l’épreuve, par une "réunion d’entente", une par académie, à laquelle chaque correcteur doit obligatoirement participer. "Personne ne peut s’y soustraire, pas même les professeurs les plus expérimentés, précise Jeanne Zpirglas, inspectrice de philosophie. Cette réunion permet aux enseignants d'échanger des points de vue. De professeur habitué à noter des élèves qu’il connaît sur la base d’un enseignement qu’il a lui même prodigué, il devient correcteur. Il doit noter des élèves qu’il ne connaît pas et sans rien savoir de l’enseignement qu’ils ont reçu !" Et ceci est particulièrement vrai pour la philosophie, où chaque professeur est tenu de traiter un certain nombre de thèmes au programme mais sans qu'il y ait d’auteurs ni de problématiques imposés. D’où une grande liberté pédagogique qui exige, au moment de la correction du bac, beaucoup d’ouverture et de "disponibilité" de la part du correcteur.
 
Se mettre d’accord sur une note
L'un des objectifs d'une telle réunion est en effet d'aboutir à "une interprétation recevable de chacun des sujets", comme le souligne l’inspectrice. Réunis par groupes d’une vingtaine de personnes sous la houlette d’un coordinateur, les professeurs commentent tour à tour les sujets de cette année : "Sans surprise" lance l'un d'eux, "très classiques voire trop !" reprend un autre, insistant : " Dans ces conditions, cela va être difficile de ne pas avoir d’attentes précises !"

Puis, vient le moment de la lecture d’une copie à haute voix. Chaque professeur la note à bulletin secret. L’un renonce : "Pas été assez attentif pendant la lecture." Après dépouillement, la plupart des notes se trouvent être comprises entre 8 et 9. Florence, elle, n’a pas hésité à la noter 11. "Elle est bien écrite et plutôt correctement structurée", se justifie-t-elle. S’ensuit une discussion franche et détendue sur ce que l’on peut accepter. Chacun reconnaît que le sujet de dissertation, "Que gagne-t-on à travailler ?", donné en série L cette année, est difficile à problématiser, qu'il risque d'inciter les élèves à l'énumération et qu’il va donc falloir faire preuve d’un peu d’indulgence. Un professeur s’étonne du "petit niveau" des copies qu’il a lues, un autre lui rappelle qu’il vient d’un bon lycée et que là, il n’est pas sûr qu’il ait à faire au même genre d’élèves. À lui de s’adapter. "Bon, tout le monde est d’accord pour se dire que cette copie vaut autour de 9 ou 10 ?" interroge le coordinateur après examen des différents points de vue.

Autre sujet, autres lectures mais toujours le même objectif de confronter les points de vue, d'analyser les différentes manières de corriger, l’idée étant de parvenir à une notation qui soit la plus juste possible. Même si, comme le rappelle Jeanne Zpirglas, "la note vraie n’existe pas".
 
Retour à la maison, les copies n’attendent pas

Classées par sujet, les copies ont des notes encore provisoires.
 
"80 copies en deux semaines, ça n’a l’air de rien mais, en réalité, il n’y a pas de temps à perdre", affirme Florence qui passe entre 20 et 30 minutes en moyenne par candidat, et ce malgré une organisation au cordeau.
 
Classées en trois tas, chacun d’entre eux correspondant à un sujet, l'enseignante corrige les copies 10 par 10 : 10 copies du premier sujet, puis 10 du deuxième… "pour éviter la saturation", explique-t-elle. Après lecture et annotations, elle met une fourchette de notes, au crayon. Et, toutes les 30 copies environ, elle affine ses premières appréciations. Pas facile par exemple de trancher entre 7 et 8/20. Pour se décider, Florence se demande si "ça vaut le coup" de voir le candidat à l’oral. "Si oui, il y a un minimum de choses dans la copie, alors je mets 8, sinon, je reste à 7. Idem pour les copies autour de 10. Si j’estime la copie honnête et qu’il est inutile de voir l’élève à l‘oral, alors je mets la moyenne ou plus", explique-t-elle.
 
12 copies par jour, un maximum
Pendant la correction, il y a les moments de fatigue, de doute, où il faut s’y reprendre à deux, trois fois avant de commencer à saisir le raisonnement de l’élève. Florence insiste sur le fait qu’"il faut rester très concentré, rares sont les copies qui se lisent d’une traite". Difficile dans ces conditions de corriger plus de 10-12 copies par jour.
 
Ce qui compte dans une copie
 
Quand elle corrige une copie, Florence tient compte de la présentation mais surtout
de la problématique développée.

Au fil de ses corrections, Florence se dit, cette année, assez contente de son paquet de copies, qu’elle juge "plutôt bon". Mais qu’est-ce qu’une bonne copie ? Les enseignants de philosophie s’accordent généralement à dire que c’est une copie qui questionne le sujet, pose un problème et construit une réflexion. "On doit sentir que l’élève s’est battu avec le sujet", explique Florence. Pas question de réciter un cours au risque de se voir sanctionner. "Une dissertation qui ne pose aucun problème est passée à côté du sujet", poursuit-elle. Or, il y a de multiples manières de poser un problème, d’où l’absence de corrigé-type. De là, viendrait la forte impression d’arbitraire qui colle souvent à l’évaluation des devoirs de philosophie. Une remarque que l'enseignante balaye d’un revers de main : "Une bonne copie se reconnaît à l’effort pour problématiser. Là-dessus, on se retrouve tous !"
 
J+12 : non aux disparités de notes entre correcteurs
Au bout de 11 jours de correction, la ligne d’arrivée n’est plus très loin. Trois jours avant de rendre leurs notes, les correcteurs se réunissent avec un maximum de copies corrigées. Regroupés en petits comités, chacun des correcteurs inscrit, au tableau, sa moyenne et sa médiane par sujet et pour l’ensemble de son paquet. Objectif : repérer s’il y a de gros écarts de notes entre correcteurs, c’est-à-dire plus de 2 points. Pour l’heure, les moyennes affichées tournent autour de 9 à 9,5/20, voire un peu plus pour certains paquets. Après s’être félicités du peu d’écart de notation, les correcteurs lisent, à haute voix, des copies qui posent problème. Comme celle, pourtant assez riche en connaissances, sur la croyance mais dont toute la première partie est hors sujet. "Comment la noter ?" interroge le correcteur. Après une discussion très consensuelle, chacun s’accorde sur la nécessité de valoriser les efforts de l’élève. "Et, pour cette copie très faible, que fait-on ?" demande un autre. 6/20 sera la note retenue pour les copies mauvaises mais "pas totalement indigentes".

Retour à la maison, plus que 3 jours pour corriger les dernières copies, ajuster les notes et les saisir directement sur Internet, sur le site du SIEC. Ainsi, se termine la première phase. Deux jours à peine pour souffler, et Florence reprendra son marathon : jury de délibération, oraux de rattrapage, sans oublier ses propres élèves qu’elle accompagnera pour les résultats. Pour les professeurs aussi, le bac est une épreuve.
 
Texte et photos : Isabelle Dautresme
Juillet 2012

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Mardi 3 Juillet 2012

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