Ecole d'art : en immersion dans un cours de bande dessinée à Angoulême

Par Pauline Bluteau, publié le 17 Mars 2022
7 min

Si le Festival d'Angoulême accueille chaque année une vague de visiteurs et professionnels de la bande dessinée, certains étudiants n'ont pas hésité à y poser leurs valises pour une durée indéterminée afin d'apprendre les rudiments du neuvième art. Rencontre à l'école européenne supérieure de l'image (EESI) d'Angoulême.

L'ambiance est studieuse à "l'Atelier". Ce grand espace très lumineux est le repère de la quinzaine d'élèves en première année de DNA (diplôme national d'art) option bande dessinée. Chacun est installé sur un grand tabouret, des feuilles blanches et différents crayons de couleur à portée de main. Certains préfèrent se concentrer, casque sur la tête, pendant que d'autres échangent quelques messes basses.

Toutes les semaines commencent par cet atelier de littérature graphique, plus communément appelé "le cours de BD". Pendant trois heures, les étudiants avancent sur leur projet, réalisent quelques exercices, échangent avec leur professeur sur les techniques. "Là, on doit avancer sur notre fanzine", explique Katérina, 20 ans. Les élèves ont en effet quelques semaines pour finaliser huit planches qui seront assemblées en livret. "On doit raconter une histoire sur le thème du bruit mais sans paroles ou onomatopées", poursuit la jeune femme, un crayon à papier à la main.

À côté, Zoé, 19 ans, essaie de rester concentrée. "Je suis super en retard, s'exclame-t-elle. Je raconte l'histoire de deux enfants qui se retrouvent à côté d'une fourmilière qui va exploser. – Donc ils sont morts ? – Je ne suis pas encore rendue à cette étape mais oui, dans cette bulle, ils ne seront plus très vivants", assume-t-elle en pointant le coin de la page où quelques traits apparaissent au brouillon.

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Des cours de BD mais pas seulement

Dans "l'Atelier", les étudiants échangent, avancent et réalisent leur projet.
Dans "l'Atelier", les étudiants échangent, avancent et réalisent leur projet. // © Photos Pauline Bluteau / L'Etudiant

Laisser parler leur imagination, c'est tout le travail de Laurent Bourlaud, professeur à l'EESI et également dessinateur. "Je leur donne une succession de sujets pour les amener à se poser des questions sur l'outil graphique, précise-t-il. Le but est d'éviter de les laisser s'enfermer dans la BD." Car même si la coloration de leur diplôme est bien la bande dessinée, les étudiants doivent en fait être de véritables touche-à-tout. "À la rentrée, je leur ai demandés de réaliser des dessins d'observation mais sans regarder leur feuille. Cela les a beaucoup déstabilisés. Je voulais qu'ils apprennent à avoir une écriture libre, lâche, loin des stéréotypes. Certains sont trop dans le contrôle, la technique, il faut qu'ils se plantent !"

En dehors de cet atelier récurrent, les cours sont très disparates. En plus des cours théoriques de philosophie, d'histoire des médias, de la BD, sur l'actualité de l'art, les apprentis artistes sont aussi formés à différentes pratiques comme le dessin, la photographie, la vidéo, le cinéma, les volumes, la peinture, l'édition…

Clara, 21 ans, est en troisième année de DNA. Celle qui était très intéressée par le monde des jeux vidéo a finalement découvert un autre univers. "Mon regard s'est beaucoup ouvert, aujourd'hui, j'ai envie de faire quelque chose de beaucoup plus manuel." De son côté, Cléo, 20 ans, a d'abord commencé par une année de DNMADE Animation avant de poursuivre en deuxième année de DNA dans l'école angoumoisine. "Je voulais vraiment faire du dessin animé mais finalement, je me suis rendu compte que ce qui me plaisait réellement, c'était l'illustration. Là, on peut explorer plein de choses et savoir ce qui nous plait vraiment." "Ça nous apprend une autre manière de penser, on s'ouvre à d'autre formes d'art", complète Neven, 20 ans. L'étudiant en deuxième année de DNA, très intéressé par la BD, s'interroge de plus en plus sur son parcours après avoir travaillé sur le textile.

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Expérimenter différents domaines artistiques

C'est donc aussi en se confrontant les uns aux autres, alors qu’ils ont parfois des profils très différents que chacun apprend à découvrir son univers. En milieu de matinée, Laurent Bourlaud s'adresse à sa classe. Changement d'exercice : ils doivent travailler les matières, les textures avec ce qui les entoure.

Puis, direction la salle de vidéo sans plus d'explications… Le professeur leur montre les œuvres de différents illustrateurs avant de faire passer des livres. Les étudiants de première année notent les noms, commentent les images. "Vous voyez où je veux en venir ?" Silence. "C'est le prochain travail que je voudrais que vous fassiez : un récit graphique en collage sur huit pages avec l'obligation de joindre un pli ou une languette… ou les deux." Certains sont perplexes, d'autres curieux, mais tous s'inquiètent de la date de rendu. "C'est qu'on a déjà beaucoup de choses à rendre !" Finalement, ils ont plus d'un mois pour se pencher sur ce nouveau projet.

"Je sais déjà que pour certains, ça va être très difficile. Justement, on essaie de les amener ailleurs, loin de ce qu'ils connaissent ou ce qu'ils savent faire pour qu'ils expérimentent, confie Laurent Bourlaud. Pour autant, quand certains ont une idée très précise de ce qu'ils veulent faire dès la première année, on ne les décourage pas mais on pointe tout ce qui ne va pas pour qu'ils s'améliorent."

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Former des artistes en devenir

Mathilde réfléchit encore à ce qu'elle fera après l'obtention de son diplôme (DNA) dans trois ans.
Mathilde réfléchit encore à ce qu'elle fera après l'obtention de son diplôme (DNA) dans trois ans. // © Pauline Bluteau / L'Etudiant

Car tous les étudiants n'aspirent pas à devenir des auteurs de bande dessinée. Mathilde, 18 ans, a d'abord obtenu son bac STD2A avant d'arriver en première année de DNA à l'EESI. Mais dans trois ans, difficile pour celle qui a plein de projets de se fixer. "Peut-être que je ferai de la permaculture dans ma ferme… à voir comment je peux y mêler l'art", s'amuse-t-elle. Nathan, 24 ans, est diplômé d'un bac S et d'un BTS informatique. Le jeune homme compte bien faire de la bande dessinée son métier. "Mais si ça ne marche pas, je sais que j'ai toujours l'informatique."

L'insertion professionnelle semble être devenue une vraie préoccupation pour ces artistes en herbe. "On sait que c'est un métier très difficile qui demande beaucoup d'investissement", estime Cléo. Leur pluridisciplinarité pourrait alors être un atout pour trouver plus facilement du travail en restant dans le domaine artistique.

Être implanté à Angoulême et pouvoir participer au festival de la BD en profitant d'un large réseau de professionnels présente aussi des avantages mais peut-être pas de quoi entièrement satisfaire les élèves. "On est beaucoup, il n'y a pas de places pour tout le monde", poursuit Cléo. Selon leur professeur, il va justement falloir apprendre à compter les uns sur les autres pour s'en sortir, se passer les bons plans. À quelques mois d'obtenir son diplôme, Clara envisage quant à elle une année de césure pour réfléchir à son avenir et son métier d'artiste. "J'ai plein de questions mais pas encore beaucoup de réponses…"

Les étudiants en première année n'en sont pas encore là. À midi, le cours se termine, les feuilles et crayons sont remballés… ou presque. Toujours un carnet à la main, pour eux, l'art n'est jamais très loin, même pendant la pause déjeuner.

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