1. Dans les coulisses de l’IEP Paris
Décryptage

Dans les coulisses de l’IEP Paris

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Depuis sa création en 1872, bien des étudiants ont rêvé de Sciences po, de ses cours mythiques, de ses « conférences de méthode » animées. Qu’en est-il dans la réalité ? Reportage au cœur de l’institution parisienne.

Saint-Germain-des-Prés, son église, ses boutiques de luxe, son Café de Flore… et Sciences po. Quand on pénètre dans le temple de l’élitisme républicain, rue Saint-Guillaume, on tombe d’abord sur « la péniche ». La péniche, c’est le hall d’entrée. Lieu de rendez-vous, d’attente ou d’étude, celui-ci doit son surnom au grand banc circulaire central qui l’occupe, et sur lequel bien de séants célèbres se sont posés année après année… Désormais, les drapeaux des pays de l’Union européenne égaient son plafond et marquent le passage de l’école à l’ère de l’internationalisation.
 

Un brassage balbutiant

 
Preuve vivante de cette évolution, un étudiant russe, son ordinateur portable sur les genoux et un casque sur les oreilles, téléphone via Internet à un interlocuteur que l’on devine à plusieurs milliers de kilomètres de là. Un peu plus loin, un jeune Asiatique rejoint un petit groupe à l’accent « de la banlieue » prononcé. « Ce sont des élèves entrés par le biais des conventions ZEP (zone d’éducation prioritaire). J’ai plus d’affinités avec eux qu’avec certains Parisiens du VIIe arrondissement. Ceux qui sont passés par une prépa réputée viennent en costume-cravate et déjeunent au Basile, le café du coin de la rue… », lance Éva, étudiante normande de première année qui a intégré l’école grâce à sa mention très bien. « Malgré les efforts de la direction, le brassage des étudiants n’est pas tout à fait abouti… », remarque sobrement un enseignant.
 

DSK superstar

 
Il existe toutefois à Sciences po une personne qui met tout le monde d’accord. La star incontestée de l’école, l’institution dans l’institution : Dominique Strauss-Kahn. DSK, promotion 1972, enseigne l’économie dans l’établissement depuis seulement sept ans. Pourtant, son cours, diffusé dans les campus délocalisés, est déjà mythique. « C’est le plus intéressant. Il est clair, structuré. Résultat : même si nous avons tous les notes des anciens élèves chez nous, nous n’hésitons pas à nous déplacer », s’enthousiasme Nicolas, étudiant en première année.

Un amphi "plein à craquer".
En effet, ce jeudi matin-là, l’amphi principal de Sciences po, l’amphi Boutmy (du nom du fondateur de l’école), est plein à craquer vingt minutes avant l’arrivée du professeur. Mais quand DSK s’installe et commence à parler, on se tait. Quand il explique la notion de marché équilibré en parcourant l’estrade de long en large, on l’écoute. Quand il interroge les élèves, on lui répond. Quand il conclut son cours, on l’applaudit. Impressionnant. Presque royal. « Ici, tout le monde l’apprécie. Après les primaires socialistes, certains étudiants avaient même apporté des banderoles “DSK 2012” », se souvient Nicolas.
 

Des cours plus ou moins captivants ...

 
Outre l’économie, les étudiants de premier cycle suivent principalement des cours magistraux d’histoire, de droit et… de science politique. À Sciences po, cette discipline phare est enseignée par un autre professeur star : Olivier Duhamel. Mais si « l’homme en noir » fait lui aussi salle comble et se fait applaudir par les élèves de deuxième année, il jouit d’une notoriété plus contrastée chez les cadets. « Il est trop théâtral » ; « il exagère les accents quand il prononce des noms étrangers », lancent, péremptoires, Bénédicte, Ana-Maria et Anna. « Au moins, son cours est vivant », défend Alice, une élève de deuxième année.

De leur côté, la sociologie ou le droit constitutionnel suscitent moins de passion… Dans des amphis à moitié pleins, certains élèves équipés d’ordinateurs portables lisent leurs mails ou parcourent le trombinoscope sur www.lapeniche.net, le webzine des étudiants. D’autres discutent de politique (« J’te dis que le troisième homme sera Chirac », insiste-t-on au fond de la salle). « Je ne suis pas allée au cours de droit depuis trois mois. De toute façon, tout circule sur l’intranet », avoue sans complexe Anna.
 

De belles carottes à l'international

 
Une fois intégré, plus besoin de fournir d’efforts ? Pas vraiment… « Quand on a réussi le concours, le plus dur est fait, confie Bénédicte. Mais on ne peut pas se relâcher comme parfois en école d’ingénieurs ou de commerce. Pour ma part, le fait de me retrouver avec des étudiants de haut niveau me met la pression. Surtout, je dois décrocher de bons résultats si je veux passer ma troisième année à l’étranger dans l’une des meilleures universités. »

Harvard ou Oxford : voilà de bien belles « carottes ». Pour les obtenir, les étudiants portent particulièrement leurs efforts sur la préparation des conférences de méthode. « Ces cours, une sorte de travaux dirigés, restent la réussite de Sciences po. Il en existe sur tous les sujets : du droit public comparé au japonais, du marché du vin aux séries américaines, en passant par les services secrets ou l’Europe », explique Éva.
 

Les confs de méthode

 
Justement, le jeudi midi, Marion Gaillard, jeune professeur, doctorante en histoire et ancienne élève de l’école, orchestre une « conf » sur l’Union européenne. Face à elle, une quinzaine d’étudiants de deuxième année. Le cours commence par un exposé d’élève (« L’UE : une zone de citoyenneté et de sécurité ? ») construit en deux parties. Classique. Commentaires, questions de l’enseignante. La discussion s’engage avec la classe sur le sentiment de citoyenneté européenne. Mickaël, un jeune Anglais, explique dans un français quasi parfait pourquoi son pays ne veut pas entrer dans l’espace Schengen. Chacun apporte son point de vue. Puis le cours s’achève par la revue de presse de trois étudiants.
 

"Ici, on siffle, on applaudit..."

 
À Sciences po, un quart de la note de chaque conférence de méthode est attribué à la participation. Et les partiels de premier semestre sont tous basés sur l’oral. L’école forme ainsi des machines de guerre rhétoriques. « Ici, on apprécie le “courage intellectuel”. Il faut avoir des positions, les défendre, les argumenter. Il ne faut pas hésiter à contester ou contredire. Ici, on siffle, on applaudit », explique Alice. Ce qui donne parfois des joutes verbales animées…

En conférence sur les grands enjeux scientifiques, chacun y va ainsi de sa solution pour remplacer le charbon et le pétrole. L’un soutient les éoliennes. L’autre déclare avec assurance que leur avenir est compromis. Et lorsque la cloche sonne, les débats s’échappent des salles de classe.
 

Plus de 60 associations

 
Mais à Sciences po, la formation dépasse le cadre strict des cours. Les étudiants peuvent, par exemple, s’investir dans l’une des quelque 60 associations, de Sciences po cuisine à Sciences po pour l’Afrique, en passant par RSP (la radio), UDF Sciences po ou les amateurs des ballets de l’Opéra de Paris. Impossible de les rater : installées sur les petites tables de la péniche, elles tiennent permanence une fois par semaine à tour de rôle. S’ils le souhaitent, les « sciencespotiens » peuvent également assister de façon régulière à des conférences d’intervenants nationaux ou internationaux de renom (Shimon Peres, Michel Rocard, Joschka Fischer…). « Chacun construit ainsi sa formation comme il l’entend, affirme Alice. Il n’y a pas une mais quinze façons de vivre Sciences po ».

Sommaire du dossier
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