En entretien, un cadre confirmé explique ses choix professionnels

Par Dominique Perez, publié le 16 Septembre 2016
9 min

C'est le cœur de votre échange avec un recruteur : comment évoquer votre expérience, présenter vos postes précédents ? Voici un exemple commenté de questions et de réponses extraites d'un véritable entretien d’embauche* et retranscrites dans l'ouvrage “Le Guide du CV, de la lettre de motivation et de l'entretien d'embauche” de Dominique Perez, spécialiste du recrutement.

Le candidat retrace son parcours après une question ouverte

Le recruteur – On va voir votre parcours, si vous voulez bien… On va remonter juste après votre formation… Vous êtes diplômé en [date], en premier poste, vous intégrez […].

Le candidat – J'ai intégré une petite société, une PME… Donc je suis entré dans cette entreprise qui cherchait un jeune ingénieur. À l'époque j'étais peut-être un peu paresseux, on peut dire ça comme ça, je trouvais que ce qu'elle proposait était sympathique. [Nom d'une ville du Sud] est une belle ville, donc j'y suis allé. Il s'avère que j'ai rencontré mon épouse, qui elle travaillait à Paris. […] C'est peut-être la seule expérience professionnelle qui ne m'ait pas appris grand-chose, sinon ce que je ne voulais pas faire. Ce qui ne me convenait pas, c'est d'être un ingénieur d'études, de recherche ou informatique. […] Donc je me suis très vite réorienté. J'ai eu la chance qu'à l'époque le marché de l'emploi était encore bon, et là j'ai intégré [autre entreprise].

J'étais mieux, c'était une entreprise complètement différente, j'étais responsable d'affaires et je me suis retrouvé ingénieur d'affaires au bout de six mois. […] Mais je ne faisais pas du tout de commercial. Au bout de trois ans et demi, je me suis dit : “Il faut faire quelque chose.” J'ai levé le doigt et j'ai dit : “On est la plus grosse référence dans [nom du domaine], est-ce que vous ne croyez pas que l'on pourrait en profiter pour développer autre chose ?” On m'a donné des dossiers qu'on ne voulait pas faire ailleurs et j'ai eu la chance, ou je ne sais pas comment on peut appeler ça, de réussir à gagner quelques opérations de taille très importante [exemple], que j'ai gérées en tant que chargé d'affaires. Je me suis retrouvé un jour à faire [montant élevé], à l'époque, de CA [chiffre d'affaires] tout seul, comme un grand […].

Je suis monté voir mon patron – qui est, pour la petite histoire, un des patrons de mon entreprise actuelle – et je lui ai dit : “Il y a un souci, je peux pas réellement développer quelque chose dans [spécialité], si je reste dans cette division.” Il y a eu pas mal de palabres et ils ont décidé que, stratégiquement, ils ne voulaient pas m'intégrer à un autre service. Ils m'ont dit : “Tu es bien là, tu restes là.” C'est comme, je vous le disais tout à l'heure, on est bien là où on travaille bien. Au bout de quelques semaines, j'ai décidé que je ne voulais pas en rester là et que je voulais voir autre chose. Donc je suis parti.

Je suis parti tenter une aventure commerciale, parce que j'avais senti qu'un ingénieur comme moi se sentait très démuni quand il fallait faire de la vente de services ou de solutions. J'avais souvent du mal à décrocher un téléphone pour appeler quelqu'un que je ne connaissais pas et lui proposer un service. J'avais un ami qui avait une boîte de distribution de matériel informatique, qui m'a proposé de le rejoindre en tant qu'ingénieur commercial, donc j'en ai profité pour changer. Cela m'a beaucoup appris là aussi. C'était comme la première fois, je me suis rendu compte que je n'avais rien d'un ingénieur commercial produit, que je n'étais pas fait pour ça. En plus, à l'époque – si vous m'en parlez, je vous dirai que je suis très attaché à ma famille –, ma femme était enceinte de mon premier enfant alors que j'étais dans l'avion tous les jours ou presque.

J'ai décidé huit mois après de mettre un terme à cette expérience fortement intéressante pour revenir à mes amours précédentes. Je me suis remis sur le marché et j'ai eu deux propositions. Une chez [nom de l'entreprise], où je suis aujourd'hui, et une chez [nom de l'ancienne entreprise], qui souhaitait me reprendre. Je n'y suis pas allé parce que j'avais démissionné un an avant et je ne voyais pas trop l'intérêt d'y retourner. Je préférais avoir une autre expérience, dans une autre structure et d'autres fonctionnements, d'autres façons de faire.

Donc je suis entré chez [nom de l'entreprise]. […] J'ai été chef de groupe pendant deux ans environ, mais j'ai eu un problème, j'ai toujours des problèmes moi dans la vie, mais ce n'est pas grave, ça me permet d'avancer… J'ai donc eu un problème avec mon patron de département, qui bloquait complètement ce développement de l'activité. […] Je suis remonté au créneau, j'ai rencontré le chef de département et mon directeur régional, et je leur ai dit : “Je suis très bien dans ma fonction de chef de groupe, mais vous m'avez demandé de développer quelque chose, je ne peux pas. Chaque fois que je viens vous voir, vous me mettez des coefficients de vente mirobolants, ce qui fait que je ne suis jamais dans les clous, je passe ma vie à faire des chiffrages, la nuit, les week-ends, pour essayer de développer ce que vous m'avez demandé, et le résultat est mauvais. Donc un jour vous allez me tomber dessus, parce que ça ne marche pas. Je préfère devancer le sujet et venir vous dire pourquoi ça ne marche pas.”

Il y a eu tergiversations, ensuite un concours de circonstances a fait que l'entreprise s'est développée sur [une autre activité]. Mon patron a créé un département spécialisé […] et il me l'a confié. On a créé cette activité début [date], elle existe donc pour la quatrième année aujourd'hui. Elle a fait [x millions d'euros] de chiffre d'affaires et elle va faire cette année [x] millions d'euros, donc, c'est une activité qui a doublé, avec une rentabilité normale pour ce secteur, mais malheureusement pas au niveau de ce que je voudrais.

Commentaire

Nous avons choisi d'extraire les aspects les plus intéressants du parcours de ce candidat, ceux qui expriment ses nouvelles orientations de carrière, ses blocages… Le recruteur laisse beaucoup de liberté dans l'expression, il ne l'interrompt pas du tout pendant tout ce récit. Il s'en explique : “Il déroule, naturellement, son parcours, avec son style à lui... Je pense qu'un candidat pourrait même mener son entretien, se présenter tout seul. Il développe très bien son argumentaire… Je récolte au fur et à mesure les informations qui m'intéressent. Si je me pose une question qu'il n'a pas évoquée, je la note pour lui demander plus tard un éclaircissement.”

Le candidat souligne aussi l'importance que revêt pour lui la famille : il introduit cette idée, en prévenant qu'il faudra y revenir par la suite. Vu les exigences qui vont finalement se révéler assez “raisonnables” à la fin de l'entretien, il aurait sans doute pu garder cet élément d'alerte pour la fin.

Derrière des expressions telles que “J'ai levé le doigt” ou “Je n'ai jamais eu de chance”, le recruteur voit “de la distance, un recul par rapport à la situation. C'est un candidat qui sait manier la boutade… Le sens de l'humour est toujours un bon indice d'ouverture d'esprit et de réactivité intellectuelle. On peut faire de l'humour quand on sait que ce sera bien perçu, mais il faut bien sentir le moment propice. C'est la cerise sur le gâteau, certaines personnes arrivent à me faire rire, même si le cadre ne s'y prête pas du tout… Si on est en confiance, il faut se lâcher.”

Suite de l'entretien : la raison pour laquelle le candidat souhaite changer d'emploi

Le recruteur – [La rentabilité] est à quel niveau exactement ?

Le candidat – […] Elle a été très négative la première année où je l'ai récupérée, mais l'avantage, c'est que j'ai pu la créer avec des hommes et des femmes de l'entreprise. Il m'a fallu deux ou trois ans pour mettre en place l'organisation, pour choisir les personnes que je souhaitais et qui allaient bien avec le développement. Il a fallu deux ou trois ans non pas pour “sortir” les autres, mais pour les écarter gentiment, pour faire en sorte que les gens qui n'étaient pas moteurs dans le développement de l'activité soient repositionnés autrement.

Aujourd'hui, c'est donc la quatrième année, c'est l'année qui va bien se passer, sans aucun problème. On est maintenant reconnus sur le marché, aujourd'hui, j'ai déjà fait 50 % de mon activité… Je ne serai absolument pas gêné de laisser cette activité tourner. J'ai même un remplaçant désigné. J'ai fait plusieurs demandes en interne. Pour l'instant, il y a un certain nombre de refus. Des discussions sont en cours, paraît-il, mais je les connais bien, je n'y crois pas trop.

Voilà où j'en suis. Je me sens bien aujourd'hui, mais je me dis que s'ils ne sont pas capables de me faire évoluer, il faut que je le fasse tout seul. C'est pourquoi je regarde les possibilités.

Commentaire

Le candidat répond à la question du consultant et introduit lui-même la raison pour laquelle il souhaite quitter son entreprise, par manque de perspectives d'évolution. L'argumentation est convaincante et le recruteur comprend également que cet ingénieur, diplômé d'une école de catégorie B, a peu de perspectives dans sa société qui favorise plutôt les cadres issus des plus grandes écoles. D'où son désir de changer pour un employeur moins élitiste…

* Tous les entretiens dont des extraits sont publiés dans ce dossier ont été menés par Laurent Hyzy, chasseur de têtes, aujourd'hui directeur du cabinet Alterconsult et auteur du blog “Le recrutement tout simplement”, et par une consultante en recrutement du cabinet Alain Gavand Consultants.

POUR ALLER PLUS LOIN
À découvrir aux Éditions de l'Etudiant :
Le Guide du CV, de la lettre de motivation et de l'entretien d'embauche”,
par Dominique Perez, spécialiste du recrutement.

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