Justine, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”

publié le 21 May 2007
6 min

Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Diplômée en 2009 de l’ESC Lille (aujourd’hui Skema Business School), Justine* a été bizutée à son arrivée en 2006. Elle n’a pas voulu rentrer dans le jeu, ce qui n’a pas été sans conséquences.

“Les membres du BDE n’avaient aucune limite. Dans cette ambiance de débauche, j’étais méconnaissable, comme tétanisée par la peur que la situation dérape. Alors que je suis une fêtarde, je me suis mise dans la peau d’une fille sérieuse que je ne suis pas.

“Je versais mes verres dans la climatisation du bus”

Le WEI a commencé un vendredi à 2h du matin. La destination était encore inconnue et nous avions rendez-vous sur une grande place de Lille pour prendre les bus. À bord, les règles du jeu étaient simples : il fallait boire en continu, se soumettre à leurs jeux stupides et surtout ne pas dormir, sous peine d’être marqué d’une croix sur le front. Après quelques verres, le BDE nous a demandé de nous passer les uns aux autres des bonbons par la bouche. Rien de bien méchant en apparence, mais je n’avais pas envie d’embrasser mon voisin. L’exercice s’est corsé lorsqu’ils nous ont demandé de nous passer des sardines fraîchement tuées. Une odeur épouvantable ! J’ai vomi. Comme je n’arrivais plus à boire d’alcool, je versais mes verres dans la climatisation du bus. Au bout de quelques heures de voyage, les deuxièmes années ont lancé un concours de simulation d’orgasmes. Chacun de nous devait imiter des cris de plaisir, devant tout le monde. Nous n’avions pas le choix. Le meilleur couple “Miss et Mister Bizut orgasme” devrait affronter le lendemain les lauréats des autres bus.

“J’ai dû simuler un coma éthylique pour qu’ils me laissent tranquille”

Le concours général d’orgasmes a ouvert les festivités du samedi après-midi. Les scènes de performance étaient pénibles. Une fille a baissé le pantalon de son partenaire et a mimé une fellation. Un trio de 2 filles et un garçon ont commencé à se tripoter, à s’embrasser. C’était obscène. Une autre fille était seins nus. Les deuxièmes années nous ont ensuite attachés par groupe de 8. Les mains scotchées dans le dos à celles de nos compagnons de galère. Nous avons reçu huile, farine, sucre, citron et œufs sur la tête. Un de nos bourreaux a essayé de me toucher les fesses. J’ai répondu par un coup de genou. Plus tard dans la soirée, j’ai payé cher ce geste de rébellion. Vers 2h, j’avais rejoins mon bungalow. J’étais fatiguée et choquée par cette journée. Le même mec de l’après-midi est arrivé avec un complice, caméra et bouteille de rhum à la main. “Si tu ne bois pas, on filme et on t’humilie devant toute la promo.” J’ai refusé. L’un des deux m’a attrapé les mains, pendant que l’autre visait ma bouche avec la bouteille et filmait. J'ai dû faire semblant d'être bourrée et leur faire croire que les secouristes de la Croix Rouge m'avaient dit de me reposer pour qu'ils me laissent tranquille.

“Je ne sais même pas si j’ai eu la bonne réaction”

Après ce week-end je n’ai jamais réussi à m’intégrer pleinement à la vie de l’école. Je n’ai pas été rejetée, mais je n’arrivais pas à aller vers ces gens. Pour compenser, j’ai développé un réseau d’amis à côté de mon école. Avec le recul, je ne sais même pas si j’ai eu la bonne réaction.”

*Les prénoms des témoins ont été modifiés pour conserver leur anonymat.

Qu’en est-il aujourd’hui ?
Contactée par l’Etudiant, la direction de Skema Business School a indiqué que le président du BDE organisateur du WEI de Justine a fait l’objet de sanctions disciplinaires : démission de ses fonctions, éloignement et redoublement. Pour lutter contre les comportements addictifs, l’école a supprimé la vente de boissons alcoolisées (même faiblement) de la cafétéria et des événements organisés au sein de l’école. Selon un étudiant qui a participé aux WEI 2008 et 2009, l’alcool est interdit à bord des bus et le concours de simulation d’orgasmes a été remplacé par un concours de chants (le plus souvent paillards) à l’arrivée. “Le défis de se passer des bonbons les uns aux autres existe toujours, mais pas celui des sardines”, détaille l’étudiant de Skema Business School. La tradition d’attacher les étudiants de première année dans le dos, par petits groupes, pour les recouvrir d’aliments s’est quant à elle poursuivi jusqu’au WEI 2008.
Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Justine, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

Et vous, que pensez-vous du bizutage ? Partagez vos expériences sur notre forum.
Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich
Septembre 2010

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