Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent”

publié le 21 May 2007
6 min

Officiellement, les actes de bizutage sont interdits et punis par la loi depuis 1998. Pourtant à chaque rentrée, les petits nouveaux sont mis à l’épreuve par leurs aînés. Notre journaliste Julia Zimmerlich, qui a elle-même vécu ces pratiques alors qu’elle était étudiante, a enquêté sur les nouveaux codes du bizutage.

Diplômé en 2008 de l’ENSAM (École nationale supérieure des arts et métiers, rattachée aujourd’hui à Arts et Métiers ParisTech), Maxime* a été “usiné” (c’est ainsi qu’on appelle le bizutage dans cette école) pendant 3 mois en 2005.

“À l’ENSAM, on ne parle pas de bizutage mais d’usinage. Selon moi, c’est un folklore, pas un bizutage. Le 1er mois est éprouvant psychologiquement. Car on ne comprend pas que c’est une grande mise en scène et que les deuxièmes années incarnent volontairement des rôles autoritaires. Il n’y a aucune attaque personnelle, c’est la construction du groupe qui prime. Pour ma part, je ne savais presque rien de l’usinage, j’avançais totalement dans l’inconnu. Et l’inconnu fait peur.

“On finit par rire quand un 2ème année nous crie dessus”

Parmi les coutumes, nous nous retrouvions du lundi au jeudi, de 19h à 22h, pour apprendre les chants traditionnels des Gadzarts (surnom donné aux anciens élèves de l’ENSAM). Au début, j’avais le sentiment d’être privé de ma liberté. Mais au fil des semaines, on prend goût à ce rendez-vous quotidien et on finit par rire quand un 2ème année nous crie dessus parce qu’il y a trop d’absents. Certains n’adhèrent pas au folklore et refusent d’y participer. C’est leur droit, ils ne sont pas exclus pour autant. En revanche, les Gadzarts fanatiques ne sont pas très tolérants vis-à-vis d’eux. Les Gadzarts les plus engagés sont généralement ceux qui manquent de confiance et entrevoient avec l’usinage l’opportunité d’user un peu de leur pouvoir.

“On nous apprend l’importance d’une équipe”

Pendant les 3 mois d’usinage, nous ne sommes pas en permanence dans un rapport dominé/dominant. Par exemple, certains étudiants de 2ème année jouent un rôle de médiateur. En cas de problème ou de surmenage, un étudiant de 1ère année peut solliciter un entretien avec l’un d’entre eux pour exprimer ses angoisses, ses questionnements ou ses craintes. On nous apprend à obéir, à encadrer, mais surtout on nous apprend l’importance d’une équipe et que l’union fait la force.

“Vu de l’extérieur, il est vrai que nous avons toutes les caractéristiques d’une secte”

Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent. C’est la raison pour laquelle les médias ont toujours pointé du doigt nos pratiques. Vu de l’extérieur, il est vrai que nous avons toutes les caractéristiques d’une secte : une langue (l’Argad'z ; il existe même un dictionnaire), un déguisement commun (la Biaude, une blouse grise que les Gadzarts portent en permanence), un signe de reconnaissance (les Gadzarts portent une petite équerre autour du cou), un surnom pour chacun (le surn’s, attribué la plupart du temps de manière arbitraire par les étudiants de 2ème année), des chants, des traditions et une organisation hiérarchique (chaque année, un étudiant de 2ème année devient major des traditions, le MT : il est le garant du respect des rites de l’usinage). Aujourd’hui, je suis fier d’être Gadzart et de faire partie de cette grande famille. Évidemment, être Gadzart ne veut pas dire que l’on doit être ami avec tout le monde. On se doit un respect mutuel. Dans mon cas personnel, j’aurais sûrement mieux vécu le premier mois si j’avais su que l’usinage est un spectacle, une grande comédie. Mais il ne faut pas non plus vouloir tout connaître à l’avance. La surprise fait aussi partie du jeu.”

> Illustration en vidéo de l’une des traditions fortes de l’ENSAM : le monôme. Rangés en file indienne, les étudiants reprennent en chœur les chants Gadzarts. Ici, lors d’une réunion intergénérationnelle regroupant des étudiants du centre de Bordeaux en 2007 et d’anciens diplômés.

*Les prénoms des témoins ont été modifiés pour conserver leur anonymat.

Qu’en est-il aujourd’hui ?
Contactée par l’Etudiant, la Société des anciens des Arts et Métiers juge le parallèle avec une secte “totalement faux. Dans une secte on y rentre et on n’en sort plus, explique Denis Igert, délégué des anciens. À l’ENSAM, c’est l’inverse. On prépare nos étudiants à s’ouvrir aux autres.” Les rites et coutumes décrits par Maxime sont toujours pratiqués dans les différents centres de l’ENSAM.

Sommaire
> Aujourd’hui moins de bizutages ou des pratiques plus clandestines ?
> Week-ends d’intégration, élections de BDE : les nouveaux rendez-vous pour bizuter “en loucedé”
> L’alcool et la misogynie, les ingrédients d’un bizutage “réussi”
> Pourquoi il est difficile aux bizuts de dire non
> Les écoles officiellement en lutte contre le bizutage
> Anne, bizutée en 2009 en deuxième année de médecine: “Les bizuteurs ont le pouvoir qu’on leur donne”
> Pauline, bizutée en 2006 à l’ESC Lille : “J’ai payé cher mon geste de rébellion”
> Lucie, bizutée en 2003 à l’EDHEC : “Je ne voulais pas me griller, j’avais vraiment envie de faire partie de l’association”
> Maxime, “usiné” en 2005 à l’ENSAM : “Sorties de leur contexte, nos coutumes choquent
> Soirées médecine : "biture express" chez les étudiants

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Si vous êtes victime ou témoin d’un bizutage, contactez le CNCB (Comité national contre le bizutage) au 06.07.45.26.11 ou par mail contrelebizutage@free.fr.

Julia Zimmerlich
Septembre 2010

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