Jessica : “Dès le lycée à New York, j’ai créé un réseau francophone de baby-sitting et de cours particuliers”

Par Marie Demarque, publié le 06 Mars 2013
10 min

Jessica Schinazi n'a que 23 ans, mais cela fait bientôt déjà huit ans qu'elle décline son rêve américain. Dès 2005 en effet, alors qu'elle n'est encore que lycéenne, la jeune femme crée Un Petit Monde, réseau de services aux familles comptant aujourd'hui plus de 1.000 membres au sein de la communauté francophone de New York. Rencontre.

Comment vous est venue l'idée de créer Un Petit Monde ?

“Pour bien comprendre ma démarche, il faut savoir que je n'ai pas passé beaucoup de temps en France depuis ma naissance. Je suis née au Brésil, rapidement ma famille a déménagé à Paris, où nous ne sommes restés que sept ans. Puis ce fut Londres, pendant cinq ans. Nous avons retraversé l'Atlantique en 2005 pour suivre mon père dans son nouveau travail à New York. Je suis l'une des rares filles d'expatriés à ne pas avoir un parent diplomate ou journaliste, le mien travaille dans le marketing.

Quand je suis arrivée en classe de première au lycée, je ne connaissais personne et j'ai donc décidé de créer quelque chose. J'ai toujours rêvé de fonder ma propre entreprise. J'étais alors âgée de 16 ans et il y a à New York un enthousiasme qui donne des ailes. Le lycée de Londres était énorme, il y avait près de 3.000 personnes, tandis qu'à New York, on est dans une plus petite communauté, les élèves des différents niveaux sont mélangés. On rencontre donc les parents des plus petits à la sortie de l'école. C'est comme ça que j'ai eu l'idée de fonder un réseau de baby-sitting et de cours particuliers.

Le principe d'Un Petit Monde est simple : il s'agit d'une plate-forme Internet sur laquelle je me suis mise à proposer mes services. Très rapidement, j'ai été submergée par les demandes et j'ai dû faire appel à mes amis... qui eux-mêmes n'ont bientôt plus été assez nombreux pour répondre à toutes les sollicitations. Le nombre de demandes est passé de 15 par semaine à 15 par jour et les Américains eux aussi ont commencé à faire appel à nous. J'ai donc entrepris de recruter des étudiants francophones pour alimenter mon réseau.

Je fais passer les entretiens le samedi matin. Je demande aussi une lettre de recommandation de la part d'un précédent employeur et je prends le temps de bien discuter avec la personne pour m'assurer qu'elle correspond parfaitement à la famille qui va la recevoir. Le fonctionnement d'Un Petit Monde est entièrement basé sur la confiance. Au départ, il ne s'agissait que de familles du lycée français, mais le bouche-à-oreille a tellement bien fonctionné qu'il s'est étendu à l'ensemble de la communauté francophone. Beaucoup de New-Yorkais inscrivent aussi leurs enfants dans des écoles qui proposent des programmes bilingues francophones, mais eux ne parlent pas très bien français. Embaucher un baby-sitter ou un prof particulier directement venu de l'Hexagone est donc un véritable 'plus' à leurs yeux.”

Cette initiative a pris une ampleur incroyable : vous l'avez même développée à l'international...

“Face à la demande croissante, j'ai aussi dû adapter la structure d'Un Petit Monde. Au départ, tout passait par mon adresse mail personnelle, j'ai donc créé un site spécialement pour cela, c'était un peu plus professionnel. Je n'aurais pas pu créer ce réseau en France, qui, de par son concept, ne peut fonctionner qu'à l'étranger. Mais je pense aussi qu'il est plus simple de mettre en œuvre de telles initiatives aux États-Unis, il y a vraiment une énergie particulière ici. New York est une sorte de terreau fertile pour ce genre de projets, il y a un optimisme qui nous pousse vers l'avant. Pour résumer, il faut avoir de l'audace, beaucoup d'audace. C'est quelque chose qui est extrêmement bien perçu ici aux États-Unis. J'ai aussi fait appel à des amis qui avaient quitté New York pour implanter des antennes ailleurs dans le monde, à Washington mais aussi en Europe, à Madrid, Barcelone et Londres. Reste qu'il est difficile de demander à quelqu'un de travailler sans rémunération.”

Oui, car si Un Petit Monde est un véritable succès, vous n'en tirez pas de revenus.

“Je gagne de l'argent lorsque j'effectue moi-même des baby-sittings ou des cours particuliers mais la gérance du site ne m'apporte en effet pas de revenus. C'est un service entièrement gratuit. L'entreprise n'a pas de statut officiel, mon rôle est celui d'un intermédiaire. Je ne fais pas signer de contrats aux étudiants que je recrute, je me contente de les mettre en contact avec les familles et de suggérer un niveau minimal de rémunération. Ensuite, ils s'arrangent entre eux.

En revanche, Un Petit Monde m'a apporté énormément de choses, notamment en termes de réseau et de contacts pour le travail. C'est une véritable carte de visite, la preuve que j'ai réussi à mener à bien un véritable projet professionnel, ce qui est extrêmement mis en valeur ici. Je suis fière de faire figurer cette expérience d'entrepreneur sur mon CV. De manière générale, ce réseau est une mine de contacts pour l'ensemble de la communauté : 20 % des membres y ont trouvé une piste de travail au cours de leur recherche d'emploi. La communauté francophone de New York est géniale pour cela, car elle est très influencée par la mentalité américaine. Les gens ici sont très disponibles pour s'entraider, s'échanger des conseils...”

Avez-vous déjà pensé à professionnaliser Un Petit Monde ?

“J'y pense de plus en plus sérieusement. J'ai consulté récemment des avocats à ce sujet pour évaluer les procédures à mettre en œuvre. C'est un projet qui me tient beaucoup à cœur, mais il faut encore que j'y réfléchisse, car cela impliquerait beaucoup de transformations, et notamment l'embauche d'un administrateur. Or je ne veux pas perdre la relation de proximité que j'ai avec les familles, car la personnalisation du service est vraiment son point fort.

J'envisage de faire payer une petite cotisation annuelle aux membres du réseau, mais il est vrai que le fait de rendre un service gratuitement s'inscrit bien dans la mentalité américaine et je suis parfois un peu sceptique sur la monétisation d'Un Petit Monde. Si je le fais, ce sera dans l'objectif de développer davantage mon entreprise, de la faire grandir, mais gagner de l'argent avec n'est pas du tout mon objectif."

Vous avez mené le développement de ce réseau parallèlement à vos études. À quoi la vie d'une étudiante à New York ressemble-t-elle ?

“Au départ, mon rêve était d'intégrer Sciences po Paris, mais quand je suis arrivée à New York, je suis tombée amoureuse de cette ville et je n'ai pas eu envie de repartir au bout de deux ans. J'ai décidé de postuler à l'université de Columbia, parce que quitte à payer une fortune, autant aller dans l'une des meilleures facultés au monde. Si je n'avais pas été reçue, je serais certainement rentrée en France. Mais j'ai été admise et j'ai vécu ce moment comme une véritable victoire parce que les examens d'entrée étaient difficiles. J'ai dû travailler énormément pour atteindre le niveau d'anglais requis.

Je suis restée pendant quatre ans à Columbia, c'était une expérience formidable. Quelle chance d'avoir un tel campus en plein cœur de Manhattan ! J'ai eu des professeurs excellents et surtout, ce qui m'a beaucoup plu, c'est la diversité des enseignements proposés. Ici, personne ne trouvera étrange qu'un étudiant choisisse de prendre des cours en économie et en histoire médiévale en même temps. Au contraire, c'est très encouragé et les employeurs sont friands de ce genre de profils diversifiés. J'ai donc étudié le consulting et la finance tout en suivant des cours de langue hispanique. J'ai passé six mois à Barcelone en échange et c'était génial parce qu'avec plusieurs de mes amis nous nous sommes débrouillés pour nous retrouver là-bas tous en même temps. J'ai adoré ce semestre en Europe !

À Columbia, on baigne vraiment dans l'ambiance du campus américain comme on peut le voir dans les films, avec la bibliothèque ouverte 24 heures sur 24, les soirées de fin d'année, les bâtiments magnifiques, les catalogues de cours presque infinis... Et puis, j'ai vraiment l'impression que la relation avec les enseignants est différente aux États-Unis par rapport à la France. On a quelques cours en amphithéâtre la première année, mais très rapidement, on se retrouve dans des classes qui ne dépassent pas les 20 élèves, tout le monde est extrêmement motivé et il y a un véritable accompagnement pour chaque étudiant. On dispose de moyens colossaux pour réaliser nos projets : dès que l'on a des idées d'événement ou d'invités à recevoir, les professeurs nous accompagnent et mettent à notre disposition les ressources nécessaires pour y arriver.

Pendant que j'étais à la fac, j'ai créé un think-tank qui s'appelait la French-US Alliance et j'organisais des rencontres avec des personnalités francophones installées aux États-Unis qui travaillent dans plein de domaines différents. Nous avons notamment reçu Marc Levy ou Youri Djorkaeff. Comment fait-on pour inviter des célébrités ? Il faut les harceler, généralement elles finissent par trouver votre insistance attachante et acceptent de venir nous voir. Le seul que je n'ai pas réussi à avoir, c'est Yannick Noah parce qu'il rentrait en France au moment de l'invitation.”

Quelle est votre situation professionnelle aujourd'hui ?

“Aujourd'hui, je travaille pour l'entreprise de luxe Richemont, c'est le troisième groupe mondial après LVMH et BPR. Nous sommes spécialisés dans l'horlogerie et la joaillerie. Je suis manager en digital and marketing intelligence pour des marques comme Van Cleef & Arpels, Ralph Lauren ou encore Chloé.

Mon travail consiste à définir le support digital des enseignes de luxe et à dénicher les nouvelles tendances. C'est très intéressant parce que ces maisons disposent souvent d'un héritage et d'un patrimoine qui ne bougent pas très vite. Mon rôle est alors d'apporter un peu d'innovation, de trouver des nouvelles approches... C'est un monde qui me passionne depuis l'adolescence, j'ai effectué plusieurs stages chez Hermès, L'Oréal ou encore Cartier en France et aux États-Unis avant d'être embauchée ici, à New York. Après la création de mon entreprise Un Petit Monde, c'est un peu mon deuxième rêve américain qui se réalise désormais.”

Un Petit Monde, bilan express

Son meilleur souvenir ?
“Assister au succès d'Un Petit Monde, bien sûr. Je me souviens de la période où j'imprimais des cartes de visites et des t-shirts que je distribuais dans la rue dès que j'entendais quelqu'un parler français, c'était génial !”

Son pire souvenir ?
“En sept ans, j'ai dû me séparer de trois personnes pour des raisons d'incompatibilité. C'est très peu, évidemment, mais j'aurais préféré que cela n'arrive pas.”

Son revenu mensuel ?
“En cumulant mes revenus chez Richemont et mes revenus de baby-sitter, je gagne environ 100.000 $ par an, ce qui fait à peu près 8.300 $ par mois (environ 6.350 €).”

Son conseil à ceux qui voudraient l'imiter ?
“Foncez ! Ne vous arrêtez surtout pas au premier refus ou obstacle. Parlez de votre projet autour de vous et recueillez un maximum de conseils avant de vous lancer.”

Un retour en France ?
“Pas du tout. New York ne sera certainement pas mon dernier 'arrêt', mais le prochain ne sera pas non plus la France. J'aimerais, pourquoi pas, retourner au Brésil ou dans d'autres villes américaines. Ce qui est certain, c'est que je reste à l'étranger, même si, je le répète, j'adore la France.”

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