1. Avis d’expert – Nicole Mosconi : “Les filles sont considérées comme des réserves de talents”
Interview

Avis d’expert – Nicole Mosconi : “Les filles sont considérées comme des réserves de talents”

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Retour au dossier Ces filières de filles qui manquent de garçons Ces filières en quête de filles Ils ont choisi une filière réputée féminine Elles ont choisi une filière réputée masculine Avis d’expert – Nicole Mosconi : “Les filles sont considérées comme des réserves de talents”

Même dans l’orientation, les stéréotypes ont la vie dure ! Si les filles gagnent du terrain dans les spécialités du supérieur dites “masculines”, elles restent souvent minoritaires dans les filières d’élite. Où se situent les derniers blocages ? Quelles filières ont le plus évolué côté mixité ? Comment vivent leurs études ceux qui tentent d’inverser la tendance ? Enquête.

Nicole Mosconi, professeur émérite en sciences de l'éducation à l'université Paris Ouest – Nanterre-La Défense est notamment spécialisée sur la mixité dans le système scolaire. Elle décrypte pour nous les stéréotypes qui déterminent l’orientation et qui se mettent en place dès le plus jeune âge.

Filles ou garçons… les choix d’orientation postbac sont-ils très influencés ?


Nicole Mosconi : S’il y a évidemment des évolutions très importantes, par exemple en médecine ou en droit, l’effet de genre reste prégnant. Il se constate dès le lycée. Quand on regarde les statistiques, les filles et les garçons ne sont pas dans les mêmes filières. Dans l’enseignement général, les choix des garçons sont particulièrement déséquilibrés : ils s’orientent massivement en S, moins en ES et très peu en L. Et dans les sections technologiques et professionnelles les distinctions sont encore plus fortes. C’est spectaculaire !

Les garçons sont-ils plus “prédéterminés” que les filles ?


Oui. Les garçons ont une marge de manœuvre plus limitée. Ils sont moins tentés d’oser sortir des sentiers battus. Ils subissent des pressions familiales plus fortes que les filles. Ceux qui ont de bons résultats vont le plus souvent en S. Les filles quant à elles peuvent plus facilement choisir ce qu’elles veulent. Leurs parents leur laissent plus de liberté.

Qui est responsable ?


Beaucoup d’influences s’exercent : la famille, les enseignants, les conseillers d’orientation, les guides publiés, les images médiatiques, etc. Les stéréotypes sont encore très forts. Ils le sont encore plus dans les milieux populaires. Et dans une société inégalitaire, les modèles sont inégalitaires. On n’oublie jamais de rappeler aux filles que, quelle que soit la profession visée, elles devront s’occuper de la famille et des enfants. C’est intégré très tôt. Quand on interroge les garçons sur leur avenir professionnel, ils disent plus souvent qu’ils veulent gagner de l’argent et du prestige, tandis que les filles réclament du temps. Car elles savent qu’elles devront concilier – je dirais même articuler – entre vie privée et vie professionnelle.

À quel moment se construisent les stéréotypes sur les “filières de filles” et “filières de garçons” ?


L’identité sexuée se construit très tôt : à 2 ans un enfant sait s’il est une fille ou un garçon. Les enfants savent qu’il y a des métiers de garçons et de filles, car ils le corrèlent avec les jouets. Les petits garçons apprennent à exercer du pouvoir. Et par exemple, la motricité des garçons est plus favorisée que celles des filles. Ils imposent leur domination dès la cour de récréation par des jeux plus violents. Cela fait partie de la socialisation. Ensuite, à l’adolescence, la pression des pairs est très importante. L’enjeu est d’être reconnu avec une identité construite de fille ou de garçon. C’est une pression identitaire très forte. Il est très difficile d’oser s’écarter des modèles dominants.

Pourtant, de plus en plus de filières s’ouvrent aux filles…

Bien sûr. Les choses évoluent. Mais il est intéressant de noter que quand les femmes arrivent dans un domaine où il n’y en avait pas, des différenciations se font à l’intérieur de ces filières : nombreuses en médecine, notamment en pédiatrie, en dermatologie, en psychiatrie les femmes restent minoritaires en chirurgie, la spécialité la plus prestigieuse… Même chose dans le droit : les femmes ont conquis des places, d’abord comme avocate, plus magistrate mais cantonnée aux affaires familiales, aujourd’hui plus rares aux postes de procureur…. Ou encore, dans les filières de l’informatique, il est intéressant de noter qu’au début, c’était considéré comme du tertiaire, donc ouvert aux filles, puis avec les évolutions techniques, c’est devenu plus technique, plus lucratif donc plus masculin.

Pourquoi est-il plus souvent question d’attirer les filles dans les filières de garçons que l’inverse ?

Parce que les filles sont considérées comme des réserves de talents. Quand il manque quelque part des candidats, on incite des filles à y aller. C’est ce que l’on constate dans les filières scientifiques qui manquent de candidats. Ou encore dans le BTP. Quand aux garçons on ne considère pas qu’ils ”manquent” dans telle ou telle filière très féminisée.

Pourtant les rares garçons dans les filières très féminines ne passent pas inaperçus…

Être un garçon en minorité dans une filière de filles n’a pas du tout le même sens que d’être une fille minoritaire dans une section de garçons. Par exemple, dans les écoles de mode ou de coiffure, des études ont montré que les garçons se font plus remarqués, ils ont des carrières plus brillantes. Car dès la formation ils savent jouer de leur position, de façon quasi stratégique, pour s’organiser et accéder à des postes à responsabilité. Dans les manifestations d’infirmières, les hommes sont très bien représentés, en position de leaders. C’est que le genre est un système de pouvoir. La crainte des hommes est qu’il se renverse en leur défaveur. Or, les femmes ne demandent pas ça. Elles veulent juste que cela s’équilibre.