1. Débat : quelle place pour Internet à l’école ?

Débat : quelle place pour Internet à l’école ?

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« Arrête Facebook et vas plutôt réviser ! » Un reproche qui fait écho chez vous ? D’accord, vous ne vous rendez pas sur MSN et compagnie pour revoir vos cours… mais pourquoi les réseaux sociaux ne pourraient-ils pas aussi vous aider à améliorer vos moyennes en langues, français, histoire, philo ? La preuve avec notre dossier…

D'un côté de la table, Jean-Paul Brighelli, professeur de lettres en prépa. De l'autre, Philippe Watrelot, enseignant de sciences économiques et sociales en lycée. Deux figures du monde éducatif connues pour avoir des positions très différentes sur l'école et la pédagogie, et invitées à débattre par l'Etudiant sur l'arrivée d’Internet à l’école. Alors un outil à craindre, le Net ? Pas selon ces profs, qui expliquent comment eux-mêmes l'utilisent en classe.

brighelli watrelotLa révolution numérique a-t-elle eu lieu dans vos classes ?

Jean-Paul Brighelli : C’est manifeste. Les deux tiers de mes élèves prennent régulièrement leurs notes sur leur portable et sont connectés en permanence à Internet. Ils peuvent vérifier sur le Net ce que je dis ou faire une recherche, très souvent à ma demande. Internet est un outil, une pioche. Et le maître de la pioche, c’est moi. Maintenant, avec Internet, j’ai une grosse bibliothèque et un très gros musée dans la classe.
Philippe Watrelot : On a là une encyclopédie extraordinaire. La seule différence est que, dans mon lycée, nous passons par la salle informatique parce que nous n’avons pas de réseau wi-fi…

Votre relation aux élèves s’en trouve-t-elle modifiée ?
Jean-Paul Brighelli : Internet m’a rendu encore plus vertical et frontal qu’avant dans la relation pédagogique. Parce que je sais ce qu’il y a sur le Net, où chercher, où creuser, quoi chercher, et eux ne savent pas. Dans une recherche, le premier clic, c’est moi. Nous avons, en tant qu’enseignant, une fonction renforcée parce qu’Internet crée un flot d’informations. Nous avons un rôle essentiel pour décrypter l’information. Savez-vous ce que trouve sur Google un élève de sixième qui décide de faire un exposé sur les pyramides ? Un restaurant qui s’appelle "Pyramide" et 2 sites de numérologie sur la première page. Le malheureux à qui l’on n’a pas dit "tu vas sur tel site" est perdu.
Philippe Watrelot :  Je souscris à la formule "le premier clic, c’est moi". Moi aussi, je guide les élèves. Quand je fais effectuer une recherche, c’est mon boulot de prof que d’indiquer les sources les plus pertinentes dans un guide de travail. Mais l’outil en soi n’induit pas une pratique pédagogique. Si on veut faire du pur frontal avec l’informatique, on peut. Mais il y a d’autres potentialités.

Lesquelles ?
Philippe Watrelot :  Toute la logique de mutualisation ou d’entraide, peut, par exemple, être favorisée par les réseaux sociaux. Les élèves utilisent aussi Facebook pour échanger sur les devoirs et partager des idées. C’est un usage qui nous échappe pour une bonne part, mais qu’on peut aussi essayer de structurer à travers des réseaux comme les espaces numériques de travail. Cela décentre le rapport au savoir. Le prof n’est plus la seule source. L’outil Internet peut aussi permettre d’apporter des réponses individuelles à l’élève.
Jean-Paul Brighelli : Dans mon lycée, on a mis en place un site spécifique, où tous les travaux sont mutualisés. Pour moi, le premier réseau social, c’est le mail. Quand je donne un sujet de dissertation, les élèves ont 15 jours pour la faire. J’ai alors des dizaines de questions par mail. Je mutualise ma réponse. D’un clic, toute la classe est informée. Pour les corrections, mes élèves reçoivent 15-20 pages par mail, parce que je décortique et rédige le tout. Chaque correction rejoint la banque de données du site mutualisé du lycée. Ce qui me permet aussi de leur donner des contenus que je n’ai pas rédigés.
Philippe Watrelot :  La mutualisation est aussi valable pour les profs. Aujourd’hui, il existe non seulement les ENT (espace numériques de travail), mais de nombreux sites où sont mis en commun les exercices par disciplines.
Jean-Paul Brighelli : On n’est pas tout seul dans sa classe !

Au-delà de son statut d’outil, Internet ne doit-il pas faire l’objet d’un enseignement spécifique ?
Philippe Watrelot :  Il faut promouvoir une utilisation raisonnée et critique de l’outil. Selon les disciplines, le numérique peut aussi être un sujet d’analyse. Par exemple, j’ai travaillé avec mes élèves de première sur un texte du magazine le Tigre qui reconstitue la vie d’une personne à partir de ses traces numériques. Cela les a sidérés. Juste après, tous mes élèves ont changé les paramètres de confidentialité de leurs comptes Facebook. Je crois que la fascination pour l’écran vient aussi du fait que, pour l’instant, il est hors de la classe, et presque contre la culture de l’école. Pour que les élèves puissent s’en déprendre, la meilleure des solutions serait de rendre plus courante l’utilisation d’Internet en classe.
Jean-Paul Brighelli : Il faudrait d’abord résoudre des problèmes de niveaux, de nombre d’élèves par classe et d’autres données matérielles, pour pouvoir l’utiliser correctement. En prépa, je n’ai aucun problème avec 45 élèves tous équipés et connectés. Au lycée des Tarterets à Corbeil-Essonnes, où j’ai travaillé 10 ans, je ne me voyais pas faire cours à 24 élèves ayant accès à Internet et à toutes sortes de sites. On ne va pas donner les mêmes outils à tout le monde, parce que tout le monde ne sait pas manier la pioche de la même manière. Internet est un outil qui peut faire des dégâts. Lorsque vous avez, par exemple, des élèves qui filment avec leur portable un prof qui "pète un câble" et le balancent sur le Net. Il faudrait faire une sorte d’éducation morale.
Philippe Watrelot :  L’éducation à un usage raisonné et critique de ce nouveau média fait partie de l’éducation à la citoyenneté. Et je finirais en citant le nom du blog d’une enseignante : "On ne naît pas internaute, on le devient".

Vous pouvez lire l'intégralité de l'entretien sur Educpros, un site du groupe l'Etudiant.

Philippe Watrelot
Enseignant les sciences économiques et sociales dans un lycée de l'Essonne, Philippe Watrelot est professeur à l'IUFM (institut universitaire de formation des maîtres) de Paris. Il est également président du CRAP-Cahiers Pédagogiques.
Il a 397 "amis", qu’il nomme "connaissances numériques" sur Facebook, dont il n’a qu’un usage professionnel. Il dispose aussi d’un compte Twitter, avec autant de followers, et tient un blog : "Chronique éducation", depuis 7 ans, qui est essentiellement une revue de presse (philippe-watrelot.blogspot.com).
Jean-Paul Brighelli
Lui est professeur agrégé de lettres en CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles), au lycée Thiers à Marseille. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont la Fabrique du crétin et Fin de récré (édition J-C. Gawsewitch) et anime un blog : Bonnet d’âne.
Il a un usage strictement privé de Facebook, qui lui a permis de retrouver des copains perdus de vue et de rester en contact avec des enseignants installés notamment en Outre-Mer. Pour l’usage public, il se sert de son blog professionnel, sur lequel il publie un billet par semaine.

Propos recueillis par Isabelle Maradan et Emmanuel Vaillant
Photo : Gilles Tondini
Sommaire du dossier
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